mercredi 31 décembre 2014

LE SOLEIL SE COUCHE AUSSI


« … et je faisais tout ce que je pouvais en cet instant,
certain que le soleil se coucherait toujours. »
Larry Brown

 

J’ai marché le long des grandes façades des immeubles,
je les ai contournés, j’ai marché, j’ai attendu aux passages
piétons que les petits bonshommes rouges passent
au vert, j’ai zigzagué parmi les gens et les véhicules, j’ai
frôlé des bus, j’ai évité des motos de justesse, j’ai craché
de-ci de-là, le pas vif, le regard en alerte, j’ai écouté la
messagerie de mon portable qui vibrait au fond de ma
poche. « SFR peut vous aider à arrêter de fumer. » J’ai
relevé une offre d’emploi placardée sur la vitrine d’un
magasin Naturalia. « Recherche personne dynamique
ayant le gout du BIO. » J’ai noté ça avec courage en sifflotant
les notes de la mélodie de Old fashioned morphine
de Jolie Holland. J’ai traversé la petite Afrique de
la Goutte d’Or jusqu’aux quais. J’ai cherché le soleil derrière
les immeubles.
Je l’ai enfin trouvé sur les quais, mais le temps que je vienne jusqu’à lui, il s’était terni, le ciel s’était grisé. Il a
disparu derrière un gros nuage sombre.
J’ai pensé : te laisse pas abattre.
J’ai marché une bonne demi-heure jusque chez un
ami. Il n’a pas le téléphone ; je prenais le risque de ne
pas le trouver chez lui. Devant sa porte, j’avais oublié
son code. J’ai crié son nom sous ses fenêtres. En vain. Et
le soleil était toujours caché derrière de gros nuages.
Pour rentrer, j’ai pris le métro. J’ai lu un peu Paris,
Paname et Paru Vendu. J’aime la ligne 4. J’ai changé à
Montparnasse pour la 12. Il était six heures du soir
quand j’ai émergé à l’air libre. Et voici, à peu de choses
près, tout ce que j’ai fait de ma journée. Je me suis encore
levé à midi. C’est parce que j’ai du mal à aller me
pieuter. Quand le soleil n’est plus là, j’aime encore la
vie. Le monde appartient aussi à ceux qui se couchent
tard ; ce n’est pas le même, c’est tout.
Depuis quelque temps, j’ai décidé d’être en forme,
d’en finir avec le sentiment tragique de l’existence.
J’éduque mon esprit à être positif. Je passe voir mon
libraire. On discute un moment. C’est un homme charmant.
J’ai toujours un peu honte de repartir les mains
vides. Si j’avais de la thune, je lui achèterais volontiers
de nombreux livres.
De retour chez moi, vers dix-neuf heures, je me fais un
oeuf sur le plat et me sers un verre de côtes du Rhône.
Le temps s’est rafraîchi. J’ai couru après le soleil toute la journée. Je voulais que ses rayons m’envoient des vitamines
D. Ce soir, j’ai rendez-vous avec une nana rencontrée
dans un bar de Belleville. Je lui ai fait croire des
tas de choses qui ne sont pas vraies. Que j’avais traversé
l’Afrique d’est en ouest et du nord au sud, que j’étais
photographe pour le magasine Géo, que j’avais écrit
trois livres, et aussi que je jouais du piano. J’étais éméché
quand j’ai dit tout ça. C’est con, parce que maintenant,
je ne sais pas comment me dépatouiller de tous ces
bobards. Emmanuel doit passer pour me prêter un costard.
Ce soir, j’ai un rendez-vous galant. Je veux apporter
la joie autour de moi. Je veux rayonner. J’en ai assez
de me coucher tard, de boire trop, de fumer sans plus
savoir pourquoi. De suivre des spectres la nuit jusque
dans leurs lits. D’inventer des vies que je n’aurai jamais.
De vivre pieds et poings liés à mes envies de liberté.
Stop, j’ai décidé de ne plus m’énerver. Or, je m’énerve.
Ce n’est pas bon. Mais c’est parce que mon ami est en
retard.
Finalement, le voilà qui frappe à la porte.
On boit un verre. J’enfile mon costard. Hé hé, pas mal.
Oui, ça me va bien. J’effectue quelques pas de danse en
rythme avec Bonga qui passe sur ma chaîne. Je chante
angolais et portugais, Kaxexe, Mulemba Xangola.
J’ai cherché le soleil toute la journée. Le soleil est ce
qui reste de mes joies anciennes. La mémoire primitive
d’une jeunesse nomade. Ce soir, je vais danser avec une
jeune fille du Vietnam. On boira des punchs. On dansera.
On parlera, la main en porte-voix, dans les oreilles
l’un de l’autre, on fumera pour se donner une contenance
et on s’embrassera le moment venu et on fera
l’amour, là sur ce lit, ou chez elle, et on oubliera tous
nos problèmes, tous nos chagrins. Oui, je serai joyeux.
Oui, je cesserai de fermer la bouche à cette vie. Mon
ami tape dans ses mains en rythme avec la musique. Il
me regarde danser et, n’y tenant plus, se lève de sa
chaise. Nous voilà tournoyant tous deux dans la pièce
en riant.
C’est étrange de danser ainsi ensemble. On en a tellement
bavé lui et moi. À mettre tous ces poissons morts
et vivants dans les bacs à glace, à l’aube. À tirer sur des
cigarettes quand on en avait le temps, comme si on inspirait
de l’air à pleins poumons avant de replonger dans
des eaux saumâtres.
Le soleil est un astre autour duquel gravitent la terre
et d’autres planètes. Mais il n’est pas que ça.
Je pense à lui avec tendresse. Il est un frère de la route.
Lorsque je n’habitais nulle part. Quand j’étais là où se
trouvaient mes pieds, sous son zénith. Jeune homme, je
levais toujours mon verre vers lui. Il éclairait mon vin
obscur, que je buvais comme si c’était le soleil.
Nous transpirons mon ami et moi. Emmanuel est
gitan. Je connais bien les gitans. On a fait un bout de
route ensemble. Mais j’ai dû fuir, il y a longtemps.
À cause d’une fille tombée enceinte. On ne rigole pas avec
ces choses-là chez les gitans. J’ai dû fuir comme un
sale traître de payo, et Emmanuel m’a suivi. Emmanuel
s’empare de ma guitare. Joue payo, joue pour moi… Je
prends l’instrument et je chante une chanson triste qui
parle d’amour perdu et de sierras où tout brûle sauf la
souffrance des hommes.
Mon ami m’écoute en se resservant du vin. Je chante
d’une voix que je veux la plus triste possible. Je chante
l’histoire d’un homme qui regarde par sa fenêtre, ne voit
plus le soleil et se couche sur sa vie comme sur le corps
d’une femme.
L’envie me prend de pleurer. Mais je sais qu’après, je
vais boire encore un verre et que j’ai rendez-vous avec
une jeune femme du Vietnam.
Je sais que je ne suis pas gitan, que je suis en marche
pour lutter, gagner, perdre, être heureux et triste, je sais
que je suis jeune, et qu’un jour sûrement je ne le serai
plus et alors, sachant cela je chante.
Et dans cinq milliards d’années, le soleil, ce vieux frère,
brûlera ce qui était ma terre.
 

C0pyright Fabien Sanchez - Nouvelle extraite du recueil Chérie, nous allons gagner ce soir  2006
· 

samedi 27 décembre 2014

Back to writing street


Retour à Paris...Après quelques jours sous le ciel bleu de Montpellier...Écrit la trame d'un scenario et d'un nouveau roman dans le TGV Barcelone-Paris, inspiré par le personnage de ma belle sœur et la temporalité lente, le climat noir et blanc du chef opérateur  Robby Muller du film de Wim Wenders Alice in den Städten (un chef d’œuvre)...
Son titre : Modern Times...Il y sera aussi question de Bob Dylan en chair et en os...Un road movie, un livre paresseux, sur le deuil, et pour les beaux yeux d'Eve...


« Qu’est-ce que le Pays de l’Ecrivain ? C’est un territoire de l’imagination, plus familier que tout endroit existant... Parfois ce pays sera curieusement présenté, comme le Yoknapatawpha de Faulkner (…) Très souvent, c’est le pays ombragé de sa jeunesse qu’on ne peut trouver sur aucune carte »

Breyten Breytenbach

Sélectionné pour le Goncourt du premier roman...


samedi 20 décembre 2014

Je lis Opération Shylock de Philipp Roth, le livre posé sur les fesses de Natacha. De son côté, elle lit Un lit de ténèbres de William Styron...Etre adulte n'a qu'un seul intérêt, vivre loin de ses parents, quand ceux-ci sont une plaie, et vivre éloigné des gens, quand on sait que la Shoah et l’éradication des indiens est un fait très humain, que ces salauds appellent inhumains POUR SE DONNER BONNE CONSCIENCE...L'idéal serait encore une île...Mais il existe de belles choses dans la vie, Limelight, Rome, les japonaises, les aborigènes (ce qu'il en reste), et l'été au pays des salamandres.
L'homme est pire qu'un loup pour l'homme, il est un homme pour l'homme...

Une forme de jouissance subtile. Avoir sept ans et se faite dérouiller par son père sur l'air de Vanina de Dave, loin de toi je me demande pourquoi ma vie ressemble à une terre brûlée, cependant que votre sœur pleure dans sa chambre, par tristesse et impuissance ; à la fenêtre, le bleu du ciel et dans la rue, à l'écoute de vos cris, horrifiée, la petite voisine qui vous a dit vous aimer, sentiment que vous n'éprouvez pas, cependant que votre père vous hurle dessus : debout ordure, DEBOUT ! debout, debout ordure ...

vendredi 19 décembre 2014

Timbuktu


VU et adoré Timbuktu, aussi appelé Le Chagrin des oiseaux, film dramatique franco-mauritanien réalisé par Abderrahmane Sissako, actuellement sur les écrans, partiellement tourné à Oualata (Mauritanie).

Au Mali, un groupe d'islamistes investissent la ville de Tombouctou et y imposent la charia. Ils bannissent la musique, le football, les cigarettes, persécutent les femmes et improvisent des tribunaux qui rendent des sentences injustes et absurdes. Kidane est un éleveur touareg vivant dans le désert avec sa femme et sa fille. D'abord épargnée, sa famille va bientôt subir les nouvelles lois islamiques.

Le film est présenté en sélection officielle au festival de Cannes 2014 dont c'est le seul long métrage africain en compétition. Il y remporte le Prix du jury œcuménique et le Prix François-Chalais récompensant les valeurs du journalisme.


"Charlie's Country" est une petite merveille réalisée par Rolf de Heer.
Il fait partie de la sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2014 et a été sélectionné pour représenter l'Australie à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère lors de la 87e cérémonie des Oscars en 2015.

Charlie est un aborigène. Il fut guerrier, il a dansé devant la reine Elisabeth II lorsqu'elle est venue en Australie, il y a longtemps. Mais maintenant il est vieux, il vit en ville et il s'ennuie. Il se construit une lance pour chasser, mais la police la lui confisque. Il a l'impression que la police l'empêche d'ailleurs de faire tout ce dont il a envie. Alors il décide de repartir vivre dans le bush.

Le film à voir...



Du thé, de l'ennui et de la tristesse, plutôt que cette foule en liesse applaudissant dans un bar un chanteur heureux qui transpire la province...Sont-ce mes kilos en trop, mon air de chien battu qui font que je n'ai plus aucun succès auprès des filles ? Ainsi, trois d'entre elles ne me feront aucun cas et j'arrête à temps de boire. J'ai pensé à Brautigan vers la fin, seul, parano, l'alcool ne donnant rien de bon, et j'ai eu peur, peur de ne pas retrouver le sens et le chemin, alors j'ai fui, et me voici à nouveau dans mon lit, avec ma femme. Combien j'aime sa tristesse et combien elle aime la mienne. Les autres peuvent vous dépersonnaliser. Leurs rires, leurs centres d’intérêt, leur conversation. Vite, un tranquillisant, et les mains de S. qui caressent mes cheveux. Enfants tristes au cœur de la nuit. Le café de Flore la journée, pour se sentir en sécurité. Comme un bourgeois fossilisé par ses craintes. Même si comme l'a écrit Léon BLoy, les amusements du bourgeois sont comme la mort, je les préfère à l'enfer de la vie prolétaire, car celle-ci est l'amante du réel. 

Fabien Sanchez copyright 2014

jeudi 18 décembre 2014

mercredi 17 décembre 2014

Coups et mots


Pourquoi tu écris? me demande cette jeune fille...
Parce que mon père me battait, réponds-je, regrettant de bander en sa présence, et pleurant à l'intérieur de ma carcasse dont le cœur ne bat qu'à Paris. Encore une que je n'aurais pas, car je suis laid, pauvre et misérable pensai-je, même si mon roman attend mes mains posés sur lui quand je voudrais ses seins au bout de mes doigts, mais je suis un raclure d'enfance, sa partie triste.

Fabien Sanchez copyright 2014

Photo : "Only lovers left alive" de Jim Jarmusch

dimanche 14 décembre 2014

Intermède musical


Clément Rosset imitte James Dean...


L'ami Roland Jaccard nous livre ici un succulent haïku visuel où le talentueux philosophe et essayiste Clément Rosset se livre à une imitation savoureuse de James Dean et Michel Simon.....

Flannery O’Connor et l'écriture

Le propre de l’écrivain – peu importe son talent ni depuis quand il écrit –, c’est de perfectionner incessamment son verbe. Dès lors qu’il « apprend à écrire », dès lors qu’il sait d’avance ce qu’il va découvrir, et découvre une manière de dire ce qu’il a su depuis toujours, ou qui pis est, une manière de ne rien dire, c’en est fait de lui. Ce qui crée l’écrivain, s’il a quelque talent, prend sa source dans un domaine qui dépasse de beaucoup l’envergure de son être conscient, et lui-même en sera toujours le premier surpris, plus grandement que ne le sera jamais aucun de ses lecteurs.


samedi 13 décembre 2014

Matthieu, 18, 1-5


"Redevenez enfants pour aborder au Royaume "


Photo : De bruit et de fureur, Jean Claude Brisseau, 1987

vendredi 12 décembre 2014

Aujourd'hui, demain et les jours prochains seraient comme les derniers de ma vie. Ca ne voulait pas dire qu'il me fallait les remplir à fond. Porter sur eux un regard plus indulgent , plus tendre, suffirait amplement. Je n avais pas pu réaliser tous mes rêves? Pas de problème. Je souhaitais juste ne plus faire de cauchemars. ...

Fabien Sanchez
Ceux qui ne sont pas en mer. El calor africano
Éditions La Dragonne- 2009

Tous mes amis sont morts


Par Edith Thomas
(Collectif "L'Honneur des Poètes", )

Tous mes amis sont morts
ou bien sont en prison,
et moi si loin du port,
l'orage à l'horizon.

L'orage sur la terre
et la mer embrasée.
L'ouragan se resserre
Et moi je suis brisée.
Et il me faut aller
en cachant ma grand peine,
avoir courage et haine
jetés dans la mêlée.
Mais je voudrais bercer
comme les autres femmes
dans un berceau tressé
un enfant tout en larme.

Merci à Christophe Brégaint

Un homme qui dort...


Mort les enfants...


Jean Edern Hallier - Les grands moments...


mercredi 10 décembre 2014

Une tasse de thé

Elle lui tend sa tasse de thé, mais il est allongé sur le ventre, dans le canapé, le dos nu, et lui dit : tan pis pour le thé chérie, je me fais dorer par l'astre étincelant de la mélancolie. Quel poète tu fais, sourit-elle. Puis elle va s'allonger avec un livre, laissant son amour s'avachir dans sa sieste. La passion a laissé place à la tendresse, et rien n'est tragique. L'aquoibonisme de l'Ecclésiaste est ce qui les réunie présentement, après le rock'n'roll, les dures années de labeur, l'amertume des rêves écrabouillés par l'évanouissement de la force. Ils ne réussissent plus à penser le pire, le discours tragique disparu, ils vivent en je m'enfoutiste, sachant que si la mort n'existe pas, la vie demeure absurde.

Sanchez Fabien copyright 2014

Pour personne


Je n'ai rien contre la société, à condition de n'y être pour personne.
 

mardi 9 décembre 2014

La passion de Schnitzler


J'ai entretenu des relations fort différentes avec mes maîtresses: la plupart m'étaient indifférentes, quoique certaines me fussent antipathiques; je n'en ai haï qu'une seule, ce fut la grande passion de ma vie.

Arthur Schnitzler

Miller philosophe


Je n'étais pas sorti des langes, que j'étais déjà philosophe. J'étais contre la vie, par principe. Lequel ? dites-vous. Le principe de futilité. Ce n'était que lutte autour de moi. Personnellement, je ne faisais pas le moindre effort.

Henry Miller

lundi 8 décembre 2014

Le bohneur supprême


Je hais mon siècle, étant de ceux qui pensent que le bonheur suprême est de n'avoir jamais à sortir de chez soi, de vivre et de mourir dans la maison de ses ancêtres, de faire tous les jours la même promenade et de veiller sur un jardin.

(Albert Caraco)

Chet Baker live in Holland 1975


dimanche 7 décembre 2014

Gil Jouanard et les vertus de l'écriture


Ecrire pour tenter d’y gagner de l’argent (et de ce fait s’inquiéter des goûts du public), quoique ce soit le plus souvent en pure perte et même illusoire, n’est nullement illégitime, pas plus que ne l’est le fait d’écrire pour acquérir une part de gloire ou du moins une certaine reconnaissance publique. Toutefois, la vraie motivation, la plus profonde, la plus digne aussi, et la plus raisonnable (car elle a quelque chance d’aboutir, celle-là, si un peu de talent et beaucoup de ténacité viennent s’y adjoindre), c’est à la fois de savoir qui l’on est, et, le cas échéant, très haute ambition, de contribuer puissamment (et subtilement) à sa propre transformation.
Transformation en quoi ou plutôt en qui ? Eh bien, n’hésitons pas à le dire : transformation en soi, en un soi inédit. Car aucune autre démarche n’est aussi appropriée que celle-là pour quiconque cherche à se découvrir et, ayant entrepris de s’exprimer (c’est-à-dire de faire monter au jour, et le cas échéant de mettre à jour, des parts méconnues ou occultées de soi), a la patience et la minutie nécessaire pour procéder au tri du flux des mots exhumés du silence et pour tâcher de leur faire rendre compte de cet énigmatique Qui suis-je ? C’est du reste à peu près ce que laissait entendre du chantier ego-archéologique d’écriture, qu’il avait littéralement mis en œuvre, Michel Eyquem de Montaigne, et c’est ce qu’ambitionnèrent successivement de réaliser François René de Chateaubriand, Jean-Jacques Rousseau ou Marcel Proust, parmi tous ces explorateurs de l’être qui se sont enfoncés dans l’épaisse forêt des mots.
Mieux encore : si le sol a été creusé suffisamment profond, le Livingstone mâtiné d’Ulysse ne tardera guère à découvrir que, sous les strates de ce lui-même enfin reconnu et le cas échéant désigné, se tapit, recroquevillé autour d’un centre qu’il partage avec la totalité du vivant, l’Homo Sapiens-Sapiens principiel et commun, lui-même solidaire de l’ensemble du monde animal, en symbiose originelle avec les autres éléments visibles et invisibles du monde, et, plus avant ( c’est-à-dire plus en arrière), avec ce qu’on désigne sous le terme vague et provisoire d’Univers.
Tout écrivain que nous dirons « de fond » (ce qui signifie qu’il travaille sur la matière dense et obscure du dedans et non sur la pellicule périphérique des apparences événementielles, anecdotes dérisoires à l’échelle de cet univers parfaitement indifférent au fatras des anecdotes, dont l’Histoire fait partie) a de fait, sinon pour devoir (nul ne l’a missionné, pas même un quelconque et supposé dieu ou Dieu), du moins pour pulsion irrésistible, d’atteindre le noyau après s’être confronté au squelette, aux nervures, aux structures (principalement mentales).
Dès lors, les mots qui ont servi à le nommer, puis à lui faire accéder, par grattage obstiné, au sous-sol, aux strates enfouies, aux gisements inattendus, à un surcroît d’inconnu et à un élargissement considérable du champ d’investigation et de questionnement, ces mots en viennent tout naturellement, comme incidemment (et bien sûr de manière tout à fait involontaire, sinon inconsciente) à mener leur propre barque (celle de Caron bien sûr car il faut bien franchir le Styx du sens en même temps que le tumultueux Léthé des sens).
Mieux vaudra pour lui n’avoir ambitionné ni richesse ni célébrité, et donc mieux vaudra, dans cette hardie perspective, qu’il trouve, aussi rapidement qu’il en sera capable, l’équivalent de sa tour, à la façon de Montaigne, ou sa grotte, ainsi que le sage du bouddhisme tchan. Statique désormais, si sa nature l’y prédispose, il pourra aussi se laisser porter par l’ascèse du voyage initiatique permanent, à la façon de Bashô (mais certains voyages sont aussi immobiles, ainsi que l’ont suggéré Xavier de Maistre ou Baudelaire, chacun à sa manière).
Quoi qu’il en soit, ne blâmons pas ceux qui ont fait de l’écriture leur métier, plus ou moins lucratif, ni ceux qui en ont fait l’instrument privilégié de leur quête d’une gloire (qu’elle soit immédiate, prochaine ou…posthume) ; mais gardons en éveil l’attention que nous devons aux solitaires asociaux qui, cherchant un homme, à la façon de Diogène, parlent du nous le plus intime, celui qui maintient notre anonymat en état de permanente exaltation identitaire.

*

Outre la raison cardinale que nous avons d’écrire « sans but lucratif » et pour savoir mieux qui l’on est (et, mieux encore, ce qu’est l’être humain), je voudrais en rajouter une autre qui me vient à l’esprit tandis que, rêvassant, à mon habitude, tout en contemplant distraitement ce dehors qui me parle d’herbes, d’arbres, de tourterelles, de merles (que je n’ai jamais vus moqueurs, mais peut-être ne le sont-ils que sur la Butte aux Caille !) je réalise que cela aussi me « fait écrire » : l’étrange charme que diffuse le monde quand l’homme y est aussi discret que possible et que les éléments, ainsi que les objets se tiennent dans la proximité chaleureuse, à la fois, de Gaston Bachelard et de Jean Baptiste Chardin (mais je dirais volontiers aussi dans celle de Jean Follain, dans celle de Jean Henri Fabre, dans celle de Buffon, dans celle d’Elie Faure et des frères Reclus géographes plus qu’idéologues, du Maeterlinck naturaliste plutôt que poète ou librettiste, dans l’intimité des formes et des couleurs du monde).
Un léger vent, comme celui de ce matin, suffit à animer tout cela et à nous convaincre du fait que, si nul « souffle divin » ne nous inspire (et c’est mon cas), du moins celui de la vie, de la respiration universelle, mobilise, en même temps que mes sens, ma « sensibilité » de plaque photographique et mes pensées aussi libres qu’une de ces feuilles dont la seule liberté est de se laisser porter par le caprice de cet air instable et malicieux.
Bref, ce que je veux dire, c’est que, écrire, c’est aussi une façon à la fois paisible et passionnée de se saisir de tout cela et de l’écouter comme on le fait de la mer dans un coquillage ou du hululement nocturne d’un oiseau. C’est comme si on entrait dans le tissu du réel pour en reconnaitre, après la texture, l’intime trame, et donc la structure après la substance. Penser en rêvant ou plutôt en songeant éveillé, et le faire tout haut, là, sur la page ou sur l’écran, transcrire le mouvement sur l’immobilité, et le fixer comme un peintre le fait avec son fixateur ou un compositeur de musique sur sa portée musicale vide d’instrument.
Là aussi, l’écriture, vide de voix, parle pourtant, mais dans cette partie de l’oreille interne où se maintient en instabilité permanente notre équilibre.
L’air circule, les feuilles tombent avec indolence, les tourterelles roucoulent, les merles picorent ce qu’ils peuvent dans les herbes humides du jardin, le silence tient tout cela en main, et je suis là, buvant comme du petit lait ce silence sans appel ni appels lointains, sans « rumeur » qui vienne de la ville, simple et tranquille occurrence que quelques mots s’efforcent de suivre à la trace et de mettre au creux du bienêtre. Car enfin, voilà, cela fait du bien, la beauté, et de le dire, cela l’augmente.

Gil Jouanard Copyright 2014

Alain Borer sur mon ami Frédéric Jacques Temple


Depuis Cendrars et Apollinaire, peu de poètes ont eu le privilège de risquer ou de donner leur vie pour elle, la liberté, pour qu’un mot s’incarne jusqu’à éclairer vraiment le monde. Je ne puis m’empêcher d’évoquer, dut sa modestie en souffrir, et plus encore alarmer ce qui est le plus mutique en lui ‒ le corps expéditionnaire français avec lequel, à la tourelle d’un char américain, Frédéric Jacques Temple combattit dans les Abruzzes, prit part au débarquement de Provence, menant la guerre jusqu’à la fin dans les forêts d’Autriche : c’est aux plus rares qu’il est donné d’avoir la bataille de Monte Cassino dans son « du même auteur » ‒ et je comprends ce que signifient ces mots d’histoire, libération de Rome, libération de Sienne, en apprenant qu’à la tête de sa compagnie il était de ceux du 3e spahis, avec chech et gandoura, qui ont libéré… Luxueil-les-Bains, ma ville natale.

Alain Borer, dans son « Portrait de FJT en Achab » (1999)

samedi 6 décembre 2014

Turner vu par Jacques Sicard


Chez William Turner, la lumière n'appartient pas à l'ordre du religieux, comme dans l'Accattone de Pasolini, où présente avant toute présence, incommensurable aplat radiant, dans son surgissement axial elle emplit le cadre comme un silo de la perfection phosphorique de son royaume de grains, pépites qui roulant les unes sur les autres lèvent des personnages aux traits durs, fixent des décors en façade, tracent des chemins que l'existence réelle ne croise pas. Chez William Turner, la lumière est là depuis des milliards d'années. On en perçoit toutes les étapes successives, toute l'histoire physique, de l'aveuglant point d'efflorescence au spectre, du spectre au visible et du visible à l'incandescence, ce moment de haut paradoxe qui affleure la surface de la toile et retourne l'œil-spectateur comme un doigt de gant au fond duquel tombe une goutte de pensée détachée de ses origines organiques - une pensée en allée.

Copyright - Jacques Sicard  2014

Roland Jaccard, Steven Sampson et Fabien Sanchez : trois écrivains au café de FLORE









Poème de Louis Calaferte


C'est ainsi que je te voulais
sur le grand lit écartelée
et toute pudeur en allée
Je t'ai connue tulipe close
puis un vent noir nous emporta
vers de pourpres jardins aux roses
où tu naquis entre des draps
Souveraine et impénitente
nue mais plus nue de le savoir
pour les solennelles ententes
de nos nuits comme des mouroirs
C'est ainsi que je t'ai volée
sur le grand lit écartelée
et toute pudeur en allée

Ce que j'aime chez toi...


Ce que j'aime chez toi, c'est que tu n'as pas perdu ton coeur d'enfant
- Oui, mais il est brisé...
- Pourquoi ?
- Mon père l'a piétiné
- Et ton coeur d'homme ?
- Les femmes le piétinent tous les jours, parce-que je suis pauvre et laid.




Copyright F.Sanchez 2014

vendredi 5 décembre 2014

Corps et esprit chez Paul Auster


"C'est l'histoire même de ta vie. Chaque fois que tu parviens à une croisée des chemins, ton corps s'effondre, car ton corps a toujours su ce que ton esprit ignorait, et, quel que soit le moyen qu'il emploie pour craquer, mononucléose, gastrite ou crises de panique, c'est toujours ton corps qui a repris à son compte le fardeau de tes peurs et de tes batailles internes, c'est toujours lui qui a encaissé les coups que ton esprit ne voulait ou ne pouvait pas supporter."
 
Paul Auster - Chronique d'hiver - Actes sud

mercredi 3 décembre 2014

Une phrase de Lichtenberg sauvée du vent

Rien ne contribue davantage à la paix de l’âme que de n’avoir aucune opinion.

Une phrase de Charles-Ferdinand Ramuz sauvée du vent...

Je déteste un certain socialisme parce qu’il a la haine de l’argent au lieu d’en avoir le mépris.

Névrose, psychose et psychanalyse


Le névrosé bâtit des châteaux en Espagne ; le psychotique croit y habiter ; le psychanalyste récolte les loyers.
— Jacob Van Rillaer

Chez Yushi avec Roland Jaccard


F. Sanchez et R. Jaccard

Je passe la journée au chaud, à procrastiner, dans mon lit, à lire et rêvasser. 
Le soir, je retrouve Roland Jaccard au Yushi social club, à Saint germain. Joie de ce tête à tête au comptoir. Roland me dit, en mettant comme de coutume une larme de whisky japonais dans son thé vert, qu’il n’a jamais tenu la vie en haute estime, n’a pas peur de disparaitre. Il reconnait avoir connu un destin privilégié : "J’ai eu tout ce que je voulais, je peux partir, sans regret". Ce sentiment de l’inutilité de l’existence lui est venu à l'âge de quinze ans, non pas comme moi, consécutivement à une chute dans le monde, accompagnée de terribles souffrances psychologiques, mais comme un constat "serein", qu’il s’étonnait d’être le seul à partager.
Il m’offre deux livres, Le club des joyeux matricides de Hervé Aram et un recueil de poèmes tunisiens préfacé par son ami Haymen Hacen. Il me dit qu’il a aimé mon manuscrit, que j'avais soumis à son œil avisé d'ancien éditeur chez PUF, et que je destine au formidable éditeur belge Jean Louis Massot qui le publiera en 2016. Mais il n'apprécie que moyennement les allusions à Jésus, les élans mystiques et certaines descriptions de la nature, et surtout, la nostalgie de l'enfance, car il tient la sienne en piètre estime. "Je n’ai pas comme toi, me dit-il, ce que Freud appelait, s'adressant à Romain Rolland,  le sentiment océanique de la vie, et que d’une certaine manière je t’envie".
Nous marchons vers l' arrêt de son bus, le 39, pour Babylone, louant de concert le dernier film de Woody Allen, tant décrié à notre surprise par notre entourage, et que nous adorons, trouvant Colin Firth exceptionnel dans ce petit bijou. J’aime beaucoup Roland ; notre amitié naissante est sincère, nous rions ensemble, nous parlons vrai. Et tout cela coule de source, est devenu naturel. Il ne se prend pas au sérieux, se moque de son œuvre, se considère, dans un sourire malicieux, comme un parfait raté. Qualité suprême à mes yeux. Il est un esprit tragique, habillé de légèreté. Ce n'est qu'un enfant de soixante dix printemps, qui ne craint pas le dérisoire, et n'a nulle peur de la mort. Quand je lui demande quels livres, publiés par ses soins quand il était directeur de collection chez Puf, il me conseillerait, sachant que je lis Marcel Conche, il m’en recommande trois. Mémoires d'un cuistre de Georges Sanders, Une immense solitude de Pajak, et l’essai de Rigoni sur Cioran.
Le soir, tout à la joie de ce dîner avec l'ami Roland, je me replonge dans la lecture de l'un de ses opus, Sugar Babies, formidable livre publié chez Zulma. Comme je me berce de la suave musicalité de ses phrases dans lesquelles il ne se fait aucun cadeau, je n'ai qu'un regret, ne pas l'avoir rencontré plus tôt. Mais il vaut mieux tard que jamais.
Je soumets ici au lecteur de ce blog un extrait de la prose Jaccardienne relevée dans Sugar ;
 Longue vie à Roland Jaccard !

"A vingt ans, j'avais le même dégoût de l'existence ; je rêvais aussi d'écrire des livres apocalyptiques. Et, finalement, je ne laisserai que quelques confidences maladroites. On dira : c'était un schopenhaurien ; c'était un hypocondriaque ; c'était un amateur de Lolitas. Peu de choses, en définitive. Et on tournera la page. Et on aura raison".

Pour ma part, je ne la tournerai pas. 


Mon roman à "L'écume des pages" - Saint Germain des Près...



And me, I just don't care at all...



samedi 29 novembre 2014

Lorsque l'agitation se calme...

Ouvrez les yeux tout grand et l'agitation se calmera. Et lorsque l'agitation se calme, alors commence la vraie musique.

Henry Miller - Plexus

vendredi 28 novembre 2014

Henry Bauchau


Hommes, pour être vous, l’enfant a traversé
l’étendue de la peur et par l’escalier bleu
jusqu’aux cœurs où battait l’amour du temps naïf
il n’a jamais voulu, Orphée, que redescendre

Henry Bauchau

Une phrase de Duras sauvée du vent

Un écrivain n'est jamais coupé de son enfance ; il y puise tout.


mercredi 26 novembre 2014

Marcel Conche sur les philosophes


 Mais d'où vient que les philosophes demeurent insensés ? C'est qu'ils pensent orgueilleusement d'eux et de l'homme, croient la vérité accessible, sans se rendre compte que vouloir arracher l'homme à sa condition d'ignorance, c'est vouloir que l'homme ne soit plus un homme. L'idée de la vérité est le piège auquel se prennent les philosophes insensés. Comment leur science les rendrait-elle plus sages puisqu'elle n'existe que par leur folie ?

Marcel Conche - Montaigne ou la conscience heureuse - PUF