jeudi 27 février 2014

Envie de Plain D



Aux derniers instants d’une époque
où j’étais plus occupé à naître qu’à mourir,
une nuit, à Pueblo Seco,
je me suis cramponné
contre le corps endormi d’Anna,

et contre sa chaleur
j’ai écouté respirer la terre,
une main posée sur son ventre.

Nuit d’Espagne,

Dylan, Ballad in Plain D.

Assis dans un grand sofa rouge,
harassé, ne dormant plus,
veillant sur le bonheur
comme au chevet d’un malade.

Entre lui et nous,
il n’y avait déjà plus que cette différence
lorsque écrivant, j’hésitais
entre le je et le il.

Tout ce que je portais
était trop grand ou trop petit.

Anna a taillé une tunique de joie
à ma triste mesure.
A fait de moi un homme
ajusté à son regard.

Elle a pétri ma force de ses doigts,
sans me traiter de sale gosse
ni m’arracher mon vieux foulard.

Je n’ai jamais pu vivre sans femme.
Pas la force. Comme aujourd’hui,
pas la force, sans elle, de mourir.

Dans le vieil appartement,
parmi les cadavres de bouteilles
et les cendriers remplis
et la nuit qui apaise les plaies et les élans du jour,
j’ai quitté la colline de son ventre,
les vieux trains qui déraillent dans mon crâne,

pour une ballade dans cette plaine,
lointaine,
où nous allions sans nous rencontrer,
adolescents,

elle depuis une marina à Deauville,
moi une blanche maison sudiste.

Lorsque nous étions seuls.



F. Sanchez - J'ai glissé sur le monde avec effort - éditions La Dragonne - 2012

Talkin' about death

 
Vous mourrez tous, dit Homère. Vous mourrez d'un trait de javelot ou d'une rupture d"anévrisme, sur un sol étranger ou dans une infernale chambre d’hôpital. Et tous, sans exception, l'ange qui efface les fautes posera sa main sur vos fronts en sueur, vous aidera à entrer dans le soleil à l'heure dite.

Christian Bobin - La Grande vie - Gallimard - 2014

Virginia

" Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. Mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelque maître d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelque professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons. " 

 
Virginia Woolf - Une chambre à soi
 
 

L'homme à l'instinct brisé



*
Pendant que j'écoute sa voix rongée par la tristesse, je songe à ce mot d'un psychiatre japonais : Tout homme naît avec un isntinct brisé. Aussi est-il vain de chercher en l'être humain une quelconque normalité. Aussi faut-il comprendre que tout acte sexuel est pervers. Aussi faut-il admettre que le moi est  à la fois illlusion de toute-puissance et expérience de l'impuissance, OUI LE MOI EST SUPERFLU. Aussi oscillons-nous entre une quête inlassable de désirs impossibles à satisfaire et un insatiable besoin de consolation. A notre détresse, il n'y pas de remède. Alors nous avançons dans l'existence en somnambules, trottinant dans nos délires. Tout homme naît avec un instinct brisé.
*
Eussé-je encore cru en les pouvoirs de l'écriture que je me serais borné à  recopier cent fois, mille fois, cent mille fois : j'ai honte. Je n'aurais pu préciser de quoi j'avais honte, mais le sentiment de m'être déconsidéré l'emportait sur tous les autres. J'aspirais jadis à être un écrivain et maintenant je ne parvenais plus qu'à écrire : j'ai honte. Peut-être, après tout, était-ce la conclusion logique d'une vie passée à séduire des fillettes, à me délecter de ma propre inanité, à flirter avec le néant. J'avais longtemps cru que cela faisait dandy, que cela faisait décadent, que cela faisait chic. D'autres autour de moi l'avaient cru aussi et m'avaient fêté. J'avais récolté les dividendes du succès. Personne n'avait vu en moi l'homme à l'instinct brisé. Personne n' avait vu en moi l'imposteur qui trompait son monde en citant Nietzsche, Shopenhauer ou Cioran pour mieux dissimuler ma vacuité. Ce qui m'avait sauvé aux yeux du monde, c'est que la filouterie y est généralisée. Ce qui m'a perdu à mes propres yeux, ce furent moins mes échecs, mes trahisons, mes lâchetés - personne n'y échappe - que ma complaisance à endosser un rôle d'emprunt. J'étais un calviniste et je suis devenu un mondain, substituant  à la piété le ricanement et à la compassion le mépris. Si j'y réfléchis bien, ce que la vie est pour moi, ce qu'elle a toujours été, se résume en deux mots : exil et expiation. Quand mon regard croise celui d'un infirme ou d'un mendiant, je songe : "Tu l'as échappé belle cette fois, mais la prochaine tu paieras le prix fort."
  Cette ultime question : à partir de quel moment ai-je fait fausse route ? Ou, plus précisément, pourquoi ai-je bousillé mon existence ? Cette certitude : je suis arrivé au bout du chemin, mais ce n'était pas mon chemin. Peut-être n'y avait-il même pas de chemin. Je croyais marcher, alors que je ne faisais que ramper. J'étais marqué au sceau de l'inutile. Le diable en rit encore.
*
  Des femmes, j'avais toujours attendu qu'elles me trahissent ; cette trahison, je la voulais, ne fût-ce que pour me conforter dans la sinistre opinion qu'elles m'inspiraient. Comme nous nous embarrassons d'idées fausses ! La complicité la plus tendre, l'amitié la plus attentive, elles me les avaient généreusement prodiguées, alors même que je m'étais acharné  à les décevoir. Avare de mon temps, avare de mon sexe, je ne leur avais guère accordé que le superflu. Elles avaient joué avec moi à la guerre des sexes avec l'attendrissement d'une mère qui sourit des vains efforts de son fils mimant l’héroïsme. Et maintenant, me demandais-je, calé dans mon fauteuil du Lutétia, quels jeux me reste-t-il encore à jouer ?
*
  Comme je regrette que mon père n'ait pas dit un certain soir à ma mère que dans la vie il faut choisir entre la lucidité et la fécondité.
  Si elles n'ont pas daigné avorter, le meilleur service que les mères puissent rendre à leurs enfants, c'est de mourir jeunes.
  "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ?" Ce mot, disait Flaubert, me semble plus beau que tous les mots vantés dans les Histoires. C'est le cri de la Pensée pure, la protestation du cerveau contre la matrice. Et il a cela pour lui qu'il a toujours révolté les idiots.
  Mais Flaubert péchait par optimisme quand il prophétisait que le culte de la mère sera une des choses qui fera pouffer de rire les générations futures. Elles ne pouffent pas ; elles sacrifient, elles aussi, à ce rite inepte, à cette célébration immonde de la vie, à cette sanctification de l'utérus.


Roland Jaccard - Sugar babies - éditions Zulma

mardi 25 février 2014

GARY



Nous avions besoin d'oubli, tous les deux, de gîte d'étape, avant d'aller porter plus loin nos bagages de néant.

*

Il faut qu'elle t'aide à profaner le malheur : nous lui avons témoigné, depuis des millénaires, assez de "respect".

*

Elle se mit à rire et il y eut autour de moi, un peu moins de fantômes.

*

Je n'étais pas un assassin qui revenait rôder sur les lieux du crime, le lieu lui-même est un très vieux criminel, depuis qu'il tourne autour du soleil.

*

Je ne sais pas qui a dit que dans la vie, toutes les réussites sont des échecs qui ont raté.

*

Je ne connais rien aux lendemains, Michel. Je n'ai pas de telles habitudes de luxe. Je suis faite de petits aujourd'hui. C'est un vieux et noble combat...

*

On vit d'espoir.

*

Je n'ai plus aucune envie de vivre.
- C'est la plus vieille façon de vivre.

*

J'aime un homme que je n'aime plus, et j'essaie donc de l'aimer encore plus fort...

*

Elle me sourit avec une amitié qui ne parut pas aller à moi mais à mon enfance.

*

Les hommes oublient toujours que ce qu'ils vivent n'est pas mortel.

*

- Il y a tant d'hommes et de femmes qui se ratent ! Qu'est-ce qu'ils deviennent ? De quoi vivent-ils ? C'est terriblement injuste. Il me semble que si je ne t'avais pas connu, j'aurais passé  ma vie à te haïr. 
- C'est justement pourquoi tu vois tant de gens haineux. Tu vois plein de gens qui haïssent tous ceux qu'ils n'ont pas rencontrés, c'est même ce qu'on appelle l'amitié entre les peuples.



Romain Gary - Clair de femme - Gallimard - 1977


Poème coréen

 Photo Klavdij Sluban

1
 

Il regarde par la fenêtre la neige qui tombe
Ses yeux disent qu'elle est merveilleuse
Il bat des mains
Les feuilles de l'arbrisseau bougent au vent

Il sait tous les mystères
Il sait pourquoi la neige tombe
Pourquoi le monde fait un bruit assourdi

Il sait - l'enfant est un être parfait

2

Puis il apprend le mot maman
Alors le mystère du mot disparait
Mais il ne réalise pas encore

Fleur, arbre, étoile
C'est dans la foi qu'il apprend ces mots
Mais ces mots perdent aussi leur mystère

Bientôt tous les mystères ont disparu
Il n'est plus un enfant

3

Un jour de neige, comme aujourd'hui
Il se tourmentera pour une fille

Au bord de la rivière
La nostalgie le saisira

Shin Kyung-nim

lundi 24 février 2014

Quand l'éditeur remet en place son petit auteur névrosé


Hey mec, 
premièrement, je suis ton putain d'éditeur, 
faudrait pas me confondre avec
 ton putain de psy, capiche ?

Deuxièmement, tu trouves inhumain que je te paye aussi peu? ...Mec, faudrait pas confondre les droits d'auteur 
avec les droits de l'homme, capiche ?!

Mantra de l'aigreur et de la jalousie d'un poète impécunieux, las de trimer et aussi épuisé que ses possibilités de retrait


Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ?
Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ?
Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ?
Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? Seigneur, que ne suis-je rentier ? 


Buk said


Jim Jarmusch is back and he's good !


Le nouveau Jarmusch est une merveille...Ce cinéaste est mon préféré outre Atlantique...Formidable auteur de Permanent vacation, Stranger than paradise, Dawn by law, Mystery train. 
Il est revenu tendrement en force avec ce film fragile et beau, romantique et nocturne, comme un poème de Byron sur des airs de Rock ...Tom Hiddleston, dans le rôle d'Adam, un poète rocker dandy et désabusé par la condition humaine et Tilda Swinton (Eve, son amour depuis des siècles, qui veille sur lui comme une mère) sont magistraux en amants délicats qu’habitent la vie de l'esprit ...Sans parler de John Hurt : bouleversant  Marlowe qui vit retiré à l'arrière d'un café de Tanger....
Les villes de Detroit (livrée à l'abandon) et de Tanger, filmées la nuit, sont des tableaux hypnotiques et fascinants...La musique originale de Jozef van Wissemest à couper le souffle...
Pour moi, "Only lovers left alive" est déjà CULTE !

samedi 22 février 2014

De l'écriture, avec Charles Juliet


Le soir tombe. Toute la journée, je n'ai fait qu'attendre.
Attendre que des mots viennent. Mais rien n'est venu. Heures maussades.
Il est singulièrement pénible de ne pouvoir intervenir sur les facteurs qui déclenchent l'écriture.
Au demeurant, ces facteurs, je ne sais ce qu'ils sont. En cette région où germent les mots, la nuit règne, et les innombrables tentatives que j'ai faites pour percer à jour ce qui s'y trame, m'ont appris que rien ne peut la dissiper. Voici déjà des années que je consacre l'essentiel de mon temps à écrire, mais j'ai toujours du mal à accepter ces moments, ces jours, voire ces sombres périodes où tarit le murmure intérieur. Sensation que la vie m'a déserté. Crainte que l'écriture ne ressurgisse plus jamais. Et le temps alors qui se traîne, les heures qui se font lourdes...
   Ces journées désolées, exsangues, taraudées de doutes, seuls ceux qui en ont traversé de semblables peuvent savoir combien elles sont éprouvantes. Car de vieilles questions réapparaissent qui n'ont rien perdu de leur pouvoir de corrosion. Pourquoi écrire ? Pourquoi tant d'heures passées à noircir du papier ? Pourquoi se battre avec des mots alors que la vie est là, avec ses invites, ses tentations, ses séductions ?

*

Quand tu réalises que tu ne veux qu'écrire, et que dans le même temps, tu songes à ce que cela implique, au fait que pour toi chaque phrase est l'occasion d'un déchirement, l'angoisse te saisit à la gorge. 

*

Ma nouvelle avance. J'écris avec lenteur, difficulté, mais je ne connais plus cette impatience, ces tensions, ces doutes, cette peur d'échouer qui auparavant  m'entravaient., et ce calme intérieur dont je bénéficie désormais face à la feuille blanche, je l'apprécie grandement.


Charles Juliet - Journal - Tome 1, 6 et 7

Où que j'aille


 Où que j'aille, le même sentiment d'inappartenance, de jeu inutile et idiot, d'imposture, non pas chez les autres, mais chez moi : je feins de m’intéresser à ce qui ne m'importe guère, je joue constamment un rôle par veulerie ou pour sauver les apparences ; mais je ne suis pas dans le coup, car ce qui me tient à cœur est ailleurs. Projeté hors du paradis, , trouverais-je ma place, où un chez moi ? 
Déchu, mille fois déchu. 
Il y a en moi comme un hosanna foudroyé, des hymnes réduits en poudre, une explosion de regrets. 


 Cioran - Cahiers 1957 - 1972 - Gallimard

Du côté des oiseaux



Little Big Horn

Se trame dans le bleu
une bataille en diable
entre cow-boys et indiens
des flèches de martinets
fusent dans tous les sens

une horde désordonnée
trace ses cris dans le ciel
se trame dans le bleu
une bataille en diable
entre cow-boys et indiens
sauf que du côté des oiseaux
ce sont toujours les indiens
qui gagnent



Thomas Vinau - Les derniers seront les derniers - Le pédalo ivre éditions


Bouquet de poèmes de Thomas Vinau


La nuit tombe déjà

La nuit tombe déjà
combien sommes-nous
à longer les bords de nos plaies
en croyant regarder la mer ?

Le vers est dans le fruit

Hier est perdu
demain n'existe pas
aujourd'hui
te passe sous le nez
quand il ne te marche pas dessus
et nous rions comme des poules
prêtes à picorer l'infini

La lèpre

des rêves cul - de - jatte
un moignon de cerveau
des amours amputés
mauvaises cicatrices
des lambeaux de plaisir
des pansements de fierté
et comme le sable du sablier
chaque jour des petits bouts de toi
qui tombent à nos pieds

la lèpre que c'est d'exister


Quelques dents de secours

La déferlante
sauvage
éberluée 
d'un sanglier
dans les allées mornes d'un supermarché

cette insolite nouvelle
pêchée à la radio
entre deux feux rouges
rajoute
quelques dents de secours
à mon sourire bancal

Des comptines aux monstres

Je chante
des comptines
aux monstres
dans le vague
terrain bleu
de ma nuit

ils finissent tous
par s'endormir
ébouriffés
sur mon épaule
endolorie


Réfugié

J'effectue ici officiellement
ma demande d'asile
aux enfants rats fourmis poussières
veuillez bien je vous prie
m'accepter comme réfugié
dans votre monde
sous le buffet


 Cosmogonie

C'est l'histoire d'une meute
une meute de chiens gris
seuls et sauvages
l'un d'entre eux
en arrière
traîne la patte
en s'approchant de la poussière
on voit le sang
et la nuée de rats
qui grouille tout au fond
excités par la plaie
en s’approchant
encore plus près
on voit la plaie
et dans la chair
un clou rouillé
nous l'appellerons
le soleil

le jour est né



Thomas Vinau - Les derniers seront les derniers - Éditions Le pédalo ivre


                              Nick Ghafari - City of Ashes...| Tempera on Card Stock | 8.5x11"

Un poème de Temple

Courage

O poète
raton-laveur
lavandière infatigable
ravaudeur obstiné
des mots
qui masquent la forêt
des bonheurs consignés
dans les matrices lointaines
des âges perdus
courage
lave brasse rince essore
bats sous lunes et soleils
tes millions de mots- lumière
et meurs
pauvre animal de Dieu


Frédéric Jacques Temple - La chasse infinie - Éditions Jacques Brémond


Dépassement

Je sais bien qu’en général on est “dépassé par les évènements”: moi, j’ai plutôt été dépassé par l’absence d’évènements

Frédéric Berthet



vendredi 21 février 2014

Prince de la nuit


Prince de la nuit, du double, de la glande
aux étoiles,
du siège de la Mort,
de la colonne inutile,
de l'interrogation suprême.

Prince de la couronne rompue
du règne divisé, de la main de bois.

Prince pétrifié à la robe de panthère.
Prince perdu.


Henri Michaux



Henri Michaux - 1962 encre de chine sur papier japon

mercredi 19 février 2014

Douces averses sur les regains mauves

Douces averses sur les regains mauves,
baies noires ou rouges et feuilles roses
sur les lisières, mais où sont
les vivants qui foulaient l'herbe, longeaient l'eau, longeaient les blés
ou la haie ? Ils avaient l'air
en proie à la durée mais
ils n'ont lui qu'un instant comme
ces traits de flamme qui zèbrent
les nuits d'aout. Je reconnais
en moi leur naufrage.



Lueur - Jean Grosjean - Textes retrouvés - Gallimard


Bluebird

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je suis trop coriace pour lui,
je lui dis, reste là, je ne veux pas
qu'on te voie.

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je verse du whisky dessus et tire
une bouffée de cigarette
et les putains et les barmen
et les employés d'épicerie
ne savent pas
qu'il est
là.

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je suis trop coriace pour lui,
je lui dis,
tiens-toi tranquille, tu veux me fourrer dans le
pétrin ?
tu veux foutre en l'air mon
boulot ?
tu veux faire chuter les ventes de mes livres en
Europe ?

il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
veut sortir
mais je suis trop malin, je ne le laisse sortir
que de temps en temps la nuit
quand tout le monde dort.
je lui dis, je sais que tu es là,
alors ne sois pas triste.

puis je le remets,
mais il chante un peu
là-dedans, je ne le laisse pas tout à fait
mourir
et on dort ensemble comme
ça
liés par notre
pacte secret
et c'est assez beau
pour faire pleurer, mais
je ne pleure pas,
et vous ?

        Charles Bukowski  


L'âge des bandes

Une des joies éphémères de l'été, c'est de traverser une rivière en sautant sur des pierres. On écarte les bras comme s'ils étaient des ailes. On appuie les mains sur l'air. On peut glisser, se mouiller un peu, beaucoup. Si on est plusieurs à vivre cette épopée on rit aussi bien de l'échec que de la réussite. Et peut-être même l'échec entraîne-t- il une joie plus grande. On a dix ans, quinze ans. C'est l'âge des bandes. On ne sait pas alors qu'on est en train de traverser  la chambre en feu de la vie, celle dont la fenêtre donne sur l'éternel. On ne sait pas non plus qu'il est aussi indifférent de perdre que de gagner. Il faudra encore des années pour comprendre que les années ne sont rien, et qu'il n'y a ni vrai, ni faux, juste la vie-rivière et nos bonds maladroits d'une parole à l'autre.

Christian Bobin - La grande vie - Gallimard


lundi 17 février 2014

Une femme fictive





- Nouvelle parue dans le dernier numéro de la revue A L'index -
 (Janvier 2014)
  Fabien Sanchez -Tous droits réservés -




La meilleure façon de prouver que vous n’existez pas vraiment, c’est de se montrer à visage découvert. Il n’y a pas mieux comme preuve de néant.
Romain Gary



J’étais jeune. J’écumais les bars, et espérais secrètement dans mon ivresse, que s’assied à mes côtés sur un de ces grands tabourets qui me permettaient d’envisager la vie d’un regard viril, une femme qui me prenne en pitié. Je m’absorbais à l’imaginer sous les traits encore indécis d’une beauté quadra en exil sur terre qui écumait les bars comme un capitaine au long cours en escale qui fait se damner les hommes qui la suivent au large. Je me sentais prêt, j’avais le pied marin, une solide descente et m’impatientais solidement sur le plancher des vaches.
J’avais dix-sept ans, étais positivement désespéré, oscillant entre le rock and roll, le suicide et la lecture de Cioran et Bukowski. Je pensais que le seul être humain qui pourrait me tirer d’affaire, serait une femme de cette trempe, dotée d’un cœur en miettes, duquel s’échapperait une blessure que je rêvais de colmater, de mon petit corps malingre. J’ai arpenté des dizaines de bars et suis toujours rentré seul et ivre avec ma drôle de chimère. Mes parents disaient « il a encore bu plus que de raison ce p’tit. Il lui manque quelque chose. Il se cherche. Il lui faut aller voir un psy ».
Je ne répondais jamais que je ne voulais qu’une chose : étreindre ma femme fictive. Lui prêter la texture du réel.
Me coucher chaque nuit au cœur de sa blessure, contre un monde trop dur.

Il y a bien eu quelques soirs où j’ai cru que les dieux allaient exhausser mon délire. Une femme entrait dans le bar, s’asseyait à mes côtés, sur un des tabourets attenant au comptoir de ma folie. Quand je me risquais à passer à l’abordage, elle ne prêtait qu’un air amusé et vaguement attendri devant mes tentatives d’approche, toujours maladroites. Je me rabattais sur le punch en laissant passer des anges, quand l’ivresse rend plus épais les silences et les bruits de la salle enfumée des bars, ces sas de décompression du réel. Bien des anges sont passés ainsi, et bien des années aussi.
Parfois, l’imagination répond à vos prières, touchée de se voir tant sollicitée.
Dans mon cas, un peu tardivement, je dois le concéder. Je vais sur mes trente-six ans et ce vieux rêve est détrôné depuis bien longtemps par d’autres. Le ciel est plus patient, il a l’éternité devant lui, et un certain sens de l’humour. Mais les rêves sont lents à la détente quand il faut manœuvrer d’un monde à l’autre. Surtout s’ils n’ont pas le sens de l’orientation.
Une femme, donc, est entrée ce soir au bar où je sirotais un verre, de façon tout à fait exceptionnelle, car je ne bois plus, et que je préfère d’ordinaire, après le travail, rester peinard chez moi. Elle me jetait de furtifs coups d’œil et j’en faisais autant.
Je m’étais mis à fantasmer avec les années, sur un autre genre de femme fictive. Plus élégante, plus classe, plus riche, une muse, une mécène qui saurait mettre l’homme fragile que j’étais devenu, à l’abri du besoin.
Comme elle s’est assise juste à mes côtés, j’ai pas tergiversé cent sept ans. Je lui ai proposé, comme dans une sorte d’hommage rendu au passé, et sans beaucoup de conviction, de l’inviter à boire un verre en ma compagnie, ce qu’elle a accepté.
Un brin amusé, je me suis lancé. Je lui ai raconté toute l’histoire. Longtemps, je l’avais attendue. Une femme comme elle. Elle m’a dit que c’était une jolie histoire et que si je lui offrais un coup à boire, elle promettait de voir ce qu’elle pourrait faire.
Son sourire était généreux, son intelligence irradiait d’humour, et dans ses yeux blessés, brillait le feu des rêves perdus, le ciel inconsolé de l’enfance. Le deuxième verre mit du baume dans son cœur, et ce cœur à l’ouvrage.
En relevant sa jambe prisonnière de sa robe échancrée, elle me sourit en disant « Ah, les femmes, n’est-ce pas ?! ». Elle reposa son verre vide sur le zinc, après l’avoir bu cul sec. J’étais époustouflé.
-          J’ai peur de pas être à la hauteur lui lançai-je.
-          Ah, les hommes, dit-elle avec un nouveau sourire.
-          Ne m’en parlez pas, repris-je. Pas eux.
-          Je n’aime que les titans. Ils ne sont ni hommes, ni femmes, ni Dieux, mais ils n’existent pas. Et si je t’appelais gamin ? Tu crois que ça pourrait t’aider ?
-          Ne vous inquiétez pas. Y’a pas lieu non plus que je vous appelle madame, insistai-je, finissant mon verre et recommandant une tournée.
Le regard qu’elle portait sur moi me grisait. Je lui faisais une confiance aveugle. Je me suis rapproché d’elle. J’avais dix-sept ans. Je les avais à nouveau. On n’avait pas besoin de se baratiner. L’alcool remplaçait les mots. On voyait à travers lui, il parlait à notre place. Un jeune ivrogne repenti et une reine en la matière, dans une manière qui en valait bien d’autres, de faire escale, négociant un virage hasardeux au cœur de la nuit, à l’heure où les enfants sont déjà partis en songes.
J’ai recommandé une tournée. On est allé s’asseoir confortablement sur une banquette dans le fond du bar. Le temps n’existait pas plus que toutes les fois où je m’étais saoulé au beau milieu de mon malheur, étreignant par la taille des filles réelles en leur prêtant l’allure de ma femme fictive.
J’ai risqué une main sur sa jambe. Elle ne disait rien, se contentait de regarder le sol, son autre verre pressé contre sa joue. Je buvais le mien à petite gorgée de ma main libre, l’autre prise au piège d’un rêve perdu qui cherchait à rentrer au bercail.
.
J’ai proposé que nous prenions un autre verre, certain que si elle restait à mes côtés jusqu’au bout de celui-ci, elle viendrait prendre le prochain à la maison, comme on prend un train, sur un coup de tête, parce qu’on a envie de partir, et la maison, se transformerait en gare, et mon petit salon, serait le hall de gare, et mon lit, le train que nous prendrions pour un monde meilleur.
J’ai payé le serveur en commandant, comme on prend deux allers simples.
Elle s’était assise dans mon canapé, les jambes ramenées sous elle. Je me tenais assis sur ma vieille chaise déglinguée, lui faisant face, sirotant mon cocktail à petites gorgées. Carlos Gardel chantait Caminito, les fenêtres étaient ouvertes sur la nuit d’été, et les airs de tango argentin maquillaient la vieille rumeur de cette ville en échos des faubourgs de Buenos Aires. Je me préparais pour l’amour.
Alors, je me suis levé. Brusquement. Je me suis avancé vers elle et me suis jeté à ses pieds. Elle n’a pas eu de mouvements de recul. J’ai blotti ma tête contre ses chevilles.
Je me suis redressé et je lui ai dit, peut-être vaudrait-il mieux que je vous appelle un taxi ? Je l’ai entendue répondre: Peut-être vaudrait-il mieux que tu connaisses mon prénom.
Elle s’appelait Déborah et je l’ai murmuré et je me suis assis près d’elle et je me suis penché vers elle.
Je ne m’appartenais plus, j’étais loin de ma peau, que ses lèvres recouvraient de baisers, que ses mains caressaient. J’étais heureux comme dans un train de nuit, avec pour seul bagage, tout ce que j’avais perdu.

Quand je me suis réveillé, une bande de lumière filtrait à travers l’épais rideau. Durant un bref instant j’ai pensé que le ciel devait être beau. Je me suis levé, j’ai filé sous la douche. Je savais qu’elle était partie. Peut-être n’était-elle jamais venue. Sous la douche, j’ai su que oui, au contact de l’eau qui me ramenait à la vie.
Des cigarettes écrasées dans le cendrier avec du rouge à lèvre sur le filtre et son dernier verre presque vide témoignait de sa réalité. Je l’ai fini en deux gorgées et je suis sorti. Aucune rue ne menait vers la mer. Mais je marchais comme si c’était le contraire. Le ciel n’était pas bleu, mais j’ai une imagination sans limite.

























































dimanche 16 février 2014

3 minutes sur mer


"Nos regards de chiens usés / nous réchauffaient les os " 
J'ai connu mon pote le chanteur jeune et balbutiant, cherchant sa voix. Je lui avais dit "What you need is a band !". 
Il avait 23 ans, venait de monter à la capitale et il avait faim. Dix ans plus tard, c'est lui qui me rassasie. Guilhem Valayé est devenu vraiment très bon..."3 minutes sur mer"  (Samuel Cajal à la guitare) est un groupe à découvrir les amis !!!



Des phrases comme des épées, des mots comme des traits de feu

Superbe entretien avec Christian Bobin où sont évoquées les figures du poète Jean Grosjean, de son père, de la poétesse Marcelline Desbordes Valmore / où il est question de la couleur noir de Soulages, de l'ange de Reims, de la mort, de la résurrection...
 

Pourquoi j'apprécie les névrosés

Pourquoi j'apprécie les névrosés ? Parce-que chez eux la volonté de vivre a été mise à mal. Là où elle s'exprime naturellement, l'existence perd tout intérêt. Quand l'identité n'a pas vacillé, quand les fonctions vitales n'ont pas été endommagées, quand l'instinct n'a pas été brisé, quand règne ce que Nietzsche appelait la Grande Santé - et il y aspirait d'autant plus qu'il ne l'avait jamais connue - quel ennui au mieux, quelle vulgarité au pire.

Roland Jaccard - Journal d'un homme perdu - éditions Zulma - 1995


Dans les cendres

Pour faire un bon portrait, cela va sans dire, il faut être capable de lire dans l'âme du sujet. Pour faire un bon auto-portrait, il faut regarder dans les cendres. L'homme bâtit sur les ruines de ses "moi" antérieurs.
Lorsque nous sommes réduits à néant, nous ressuscitons.
Accorder son destin à la poussière de sa folie, voilà le secret.
C'est dans les cendres que l'on trouve les ingrédients nécessaires pour se peindre soi-même.

Henry Miller - Big Sur ou les oranges de Jérôme Bosch - éditions Buchet / Chastel - 1959


samedi 15 février 2014

Un pied près de mon coeur


Juliet à l'arrière d'un taxi

jours vides
interminables
écrasés d'ennui

rien ne se propose
de ce qui pourrait
m'apporter
ce dont l'attente
me consumme

une région de ténèbres
où tout m'est retiré
de ce qui habituellement
me fait vivre

certes le temps va
mais si lentement
si lentement
et chaque seconde
ronge lancine accable

ce qui me fait
défaut
je l'ignore

je ne le connais
que par ce besoin
que j'en ai

un âpre désir
une torturante
nostalgie

alors
replié dans mes limbes
sourd et aveugle
à ce qui me hèle
voué souvent
à des heures
lasses et cendreuses
j'attends

j'attends
que sourde
la lumière

que meure
le temps

que jaillisse l'eau
dont j'ai soif

Charles Juliet - Moisson - éditions P.O.L


Âme te souvient-il ?

Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d'Auteuil et des trains de jadis
T'amenant chaque jour, venus de la Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle

Après les premiers mots de bonjour et d'accueil
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil
Et, sous les arbres pleins d'une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.

Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Paul Verlaine