dimanche 30 mars 2014

Poème de ce jour



Au bord du canal,
sur un banc,
dans le soir d’un mois d’août
gris de pluie,
un livre de Seamus Heaney dans ma veste.
Un poète encore
pour les moments où tout craque et lasse et blesse.
J’en suis toujours au même point.
Cardinal.
À Paris, Barcelone, ou la garrigue du temps jadis.
Une lointaine lueur dans le présent décline.
Je crève d’enfance.
 
Dans l’empreinte de cette vie
prise au sillage des rêves
et des vérités révélées ou apprises,
d’orient ou d’occident,
je ne retiens que la fatigue
quand je chutais au fond de moi
pour devenir cette mémoire
à mon corps défendu.


Fabien Sanchez
J'ai glissé sur le monde avec effort - éditions La Dragonne - 2012
Tous droits réservés






Marie, le temps d'une cigarette

Je me souviens ce soir, de cette cigarette que m'avait offerte Marie Trintignant...J'avais 27 ans, c'était sur le tournage de Victoire de Nadine Trintignant...A l'époque, je bossais dans le cinéma...On a fumé , elle et moi...Elle m'a dit : t'es un drôle de type, on dirait que tu t'ennuies sur le plateau...Ce milieu me pourrit l'âme ai-je dit...Je voudrais ... PUIS on était venu la chercher pour rejoindre le plateau...Marie et moi, le temps d'une cigarette...

samedi 29 mars 2014

Un lieu naturel pour le chagrin


Je bois un café
à la terrasse du Dauphin,
un bout de trottoir qui donne
sur la rue Montcalm.
À l’intérieur,
les soûlards donnent de la voix.
Je demande du tabac
à un vieil Arabe fataliste
qui ressemble à un Cairote hanté.
Et cela suffit à ma joie,
après le labeur,
dans le soir de
septembre
qui retient
l’été.

Il apporte sa couverture
mauresque
sur les sédiments
de mes forces
mises à mal
depuis l’aube.

Dans la poche de ma saharienne,
du sable
qu’ont foulé les djins
en dansant sur une jambe.
Tout est question d’imagination ou d’absence,
écrivait Camus.
Ça s’agite dans le bar.
Je tourne la tête et observe
les grognards qui s’affairent
autour d’un homme étendu au sol.
Je ne bouge pas.
Une ambulance viendra
se garer juste à mes pieds
que la fatigue a coulés
dans le ciment.
L’homme est sorti sur une civière
et mené à bord.
Je le connaissais un peu.
Je n’ai jamais su son nom.
Il gueulait,
il buvait.
Il essayait de vivre.

Le vieil Arabe me rejoint
sur la terrasse.
Il s’assied à mes côtés.
On ne parle pas.
On a déjà tout dit
depuis longtemps.

J’enfouis ma tête dans le ciel.
La nuit tombe sur moi
comme la jupe soulevée
d’une femme.
J’invoque en mémoire
le baiser d’une sirène chinoise
dans le wagon-lit
d’un train
de nuit.


Fabien Sanchez - J'ai glissé sur le monde avec effort
Editions La Dragonne
2012
Tous droits réservés

vendredi 28 mars 2014

LA VIE LITTÉRAIRE PARISIENNE EN 2005

  
Tu sais ce que c’est, je fume ma cigarette, j’écoute
France Musique, il fait froid dans ma chambre de bonne,
et ma douche est bouchée. Je ne mets pas le chauffage
électrique, alors j’ai trois pulls sur moi. Tu sais, dans
cinq ans, j’ai quarante ans. Le démon de midi. Encore
faudrait-il que je vive avec une femme. Je vis toujours
comme quand j’avais vingt ans et que l’écriture représentait
tout pour moi. Tu sais, quand la solitude et la
pauvreté ne me faisaient pas peur. Sauf que c’est plus
pareil. Tu vois, ça me terrifie plutôt à présent.
Et puis tu sais ce que c’est, tous ces textes non publiés
qui prennent la poussière dans les cartons. Je mange
dessus, ils me servent de table. C’est vrai que c’est triste.
J’arrive pas à me persuader du contraire.
Tu sais, souvent j’écoute William Sheller. Non pas
que je raffole de sa musique, mais ça me rappelle des
trucs. Ça m’aide à tenir le coup. C’est une vieille cassette
Agfa que j’ai gardée depuis que je suis tout gosse.
Tu sais, quand il chante Dans un vieux rock and roll.
C’était l’époque où j’aimais la vie. Sans le savoir. Tu vois
ce que je veux dire, quand on se pose pas la question de
ce qu’est le bonheur, quand ça devient pas une quête
éprouvante et qui se perd à l’horizon, mais tu sais tout
cela. Je te dérange pas au moins ? Bon, tant mieux. Je me
rends bien compte qu’en ce moment je te téléphone
souvent. Mais ça m’aide de te parler. Parfois j’ai l’impression
de devenir dingue à rester enfermé, à fumer du
tabac à rouler qui à la longue vous laisse ce sale goût
dans la bouche. Putain, quand je repense au gamin que
j’étais, écoutant William Sheller dans une belle cuisine
ensoleillée avec une maman formidable qui chantait
avec moi pendant qu’elle me préparait des gaufres.
Merde, j’ai manqué ma cible. Qu’est-ce qui a merdé
pour que j’en sois là aujourd’hui ? Je sais bien que t’as
pas la réponse. Je me rappelle qu’un jour j’ai dit à ma
mère, plus tard je serai pâtissier ou écrivain. Tu sais ce
qu’elle m’a répondu ? Eh bien mon fils, rien n’est impossible
à celui qui veut vraiment. Oui, elle était chouette
ma mère.
Tu sais ce que c’est quand on se sent fait pour quelque
chose, que le destin vous envoie des signes très tôt. Tu
vois ce que je veux dire ?
Bon, je vais te laisser. Et puis, le téléphone, ça coûte
cher. Trop cher. J’ai plus de quoi payer, même avec leur
foutue aide sociale de réduction téléphonique.
Et toi, ton bouquin, ça avance ?… T’y arrives vraiment
plus ?… Oui, je vois ce que tu veux dire… Je vois,
t’as perdu le fil. Oui, t’es en bout de course. T’es un
sprinter, je te l’ai toujours dit. Ce qu’il te faut, c’est la
nouvelle. Le roman, c’est pour les coureurs de fond.
Faut du souffle mon vieux, et de l’endurance. T’es bon
quand tu fais court. Plus c’est court, meilleur t’es. Passe
me voir un de ces quatre. On en reparlera. Je te laisse.
T’en fais donc pas pour moi. Je suis là, peinard, j’ai du
café et du tabac. Et puis j’ai William Sheller. Je m’imagine
que ma mère est à côté et qu’elle cuisine. Tu le sais
bien, l’imagination, ça a toujours été mon truc.
C’est fou, je peux même sentir l’odeur des gaufres, tu
vois ce que je veux dire ?...


Fabien Sanchez - "Chérie, nous allons gagner ce soir"
Editions La Dragonne - 2006
Tous droits réservés





mardi 25 mars 2014

Poème de Thierry Radière

je vous écris en peignoir
mes petits bouts de rien
en mouvement sans arrêt
qu’ils doivent voir le jour

n’ayez pas peur d’eux
ils sont là tels des chiens
vaccinés contre une rage
à attendre le coucher
...
puis le nœud de la ceinture
se dénoue en même temps
qu’ils trouvent une niche
mes mots ont des os à eux

le domptage et les aboiements
sont des preuves d’amour
je vous écris le peignoir tombé
le corps nu devant mon chenil



Thierry Radière - Tous droits réservés - 2014

ROULOTTE RUSSE


  J’ai laissé mon travail. Il me grattait trop, comme les
pulls en laine de mon enfance.
Et aussi les beuveries du samedi soir, et les chemises
sales qui sentent le Jack Daniel’s et l’eau de Cologne,
dans la crainte de retrouvailles avec les vieux épouvantails
de l’aube, ruinée et pauvre comme la Pologne.
J’ai dit stop. J’ai levé le pouce à tout ce merdier. J’ai
dit, je ne joue plus, je veux un coin de terre, un foyer,
un havre de paix.
Dans les bras de Tatiana, ma femme russe, ça redeviendra
beau et sérieux, comme avant, quand on avait
dix ans. Je vais troquer la roulette russe pour la roulotte.
J’ai envie de mourir vieux.
 
Elle vit dans un mobile home à la périphérie des villes
qui se déploient autour d’elle, à la périphérie des hommes
qui ont plié sous elle. C’est une femme désormais.
Un œil noir, un œil vert, des jambes fines et longues…
Et une âme comme un vieux cargo qui se languit des
frères océans.
 
Dans son mobile home, je me suis pointé, le cerveau
piqué. J’ai ramené mon passé d’homme, mon gros nez
épaté et ma vieille guitare électrique.
Enfant, elle me trouvait des airs de paysan. Forcément,
elle venait de Moscou, la ville des mille et trois
clochers et des sept gares.
J’aimais trop les chimères pour ne pas en devenir une
moi-même. Pourtant, quand je me réveillais auprès
d’elle, j’oubliais que j’étais mort. Je me retrouvais avant
l’enfance, avant la vie, avant le sang.
 
Hier, pour la première fois, j’ai honoré ma femme
russe. Elle m’avait prévenu, il y a très très longtemps :
« Un jour, toi et moi, nous ferons l’amour. »
Dans le lit avec elle, en buvant des bières, elle m’a dit
soudain : « Des hommes, des hommes, des hommes !
Je n’ai pas d’autre pays que le cœur d’un homme. Mon
seul drapeau est la chemise de ma dernière conquête ! »
Elle était belle comme Marilyn qui crie tout ce qu’elle
attend d’eux, les hommes, à la fin des Misfits.
 
Au matin, en me réveillant, buvant mon café sur le
terre-plein situé face au mobile home, j’ai fait les cent
pas. J’ai pensé partir, je me suis dit, elle et moi, ça ne
marchera pas. Et puis j’ai vu, accrochée sur le toit de la
caravane à un mât, ma chemise blanche qui flottait 
légèrement dans la brise matinale.

Fabien Sanchez - Chérie, nous allons gagner ce soir
Éditions La Dragonne  - 2006 

dimanche 23 mars 2014

La séquence du spectateur - Cool hand Luke



Dans le superbe film de Stuart Rosenberg, "Cool hand Luke", en 1967, Paul Newman, prisonnier dans un pénitencier, vient d'apprendre la mort de sa mère : pour se consoler, il joue du banjo et chante  "Plastic Jesus"...

samedi 22 mars 2014

La séquence du spectateur - L'âge atomique


Nous nous sommes rendus au Rockstore...

     photo © Natacha Petroff

Nous nous sommes rendus au Rockstore, une boîte de nuit en ville, pour fêter ça, comme disait Stella. Sabler notre amère séparation. J’ai éclusé les verres, dansé à en avoir des palpitations, complétement inondé de sueur, trempé à en essorer ma chemise. Stella se trémoussait devant moi dans son jean taille basse laissant merveilleusement apparaitre un petit bout de culotte de soie blanche, et son tatouage dans le bas du dos, et ses petits seins fermes prisonniers de son chemisier qui s’arrêtait au nombril, Quelle vamp’ ! Le tout sous les stroboscopes, les jeux de boule lumineuse au plafond, Smell like ten spririts, Tainted love, Foxy Lady et en prime, totalement ivre et en état de lévitation, les larmes que je versai sur Gimme shelter.

 Le lendemain, je n’étais plus bon à rien. J’avais vomi dans le jardin, laissant Stella un peu accablée, rentrer seule chez elle, quand elle voulait que l’on débouchât une bouteille de champagne qu’avait laissée Judith dans le frigo pour la boire au point du jour.
- Tu crois qu’Hemingway à mon âge se remettait si péniblement d’une cuite ? Avançai-je quand elle vint prendre de mes nouvelles, comme je me tenais dans mon hamac, un chiffon imbibé de glaçons sur le crâne, trois Efferalgan et un Alka seltzer fondant dans un verre.
 - Pas sûr. Je crois que t’as raison. Au fond, t’es une petite chose fragile.
 - Déçue ?
- Un peu admit-elle…Tu ne peux pas avoir toutes les qualités.
- Tu as raison dis-je, faut savoir se limiter.
Stella, sa vivacité d’esprit, sa douceur, sa propension à l’auto dénigrement, son petit cul, ses seins parfaitement ronds et dessinés, ses envies de mourir, sa peur de rester prisonnière de cette cité pavillonnaire, qu’elle appelait son pavillon noir - Stella était une flèche dans mon talon. Un défaut dans ma cuirasse.
Et, tout bien pesé, le noyau dur de ma faiblesse.

Allait-elle vraiment jouer un rôle d’importance dans ma vie ? Se fader un tel boulet, supporter mon angustia symptomatique qui rendait mon commerce si épineux ?

© Fabien Sanchez - Le sourire des évadés - Éditions La Dragonne
sortie Juin 2014

vendredi 21 mars 2014

Après l'amour que nous fîmes


Encre ©Bercée Di-Puglia 2009 

 Après l’amour que nous fîmes, je ne tardai  plus à m’endormir. 

Toutes ces émotions avaient eu raison de mes dernières forces. 

Je me suis réveillé dans le lit de Stella, un peu avant l’aube.

J’ai attrapé ses Nat Sherman Fantasia sur sa table de chevet et
 
m’en suis grillé quelques-unes - une bleue, une rouge et une

verte, détaillant du regard sa silhouette nue, lovée contre moi.

Les premières lueurs de l’aube ont traversé les volets entre-

croisés de la chambre. J’ai fait glisser le drap le long des reins de

Stella. Je l’ai observée longuement à travers mes yeux gonflés

de sommeil. Sa nudité ne faisait pas le poids pour éradiquer

mes pensées à l’endroit de Frédéric. Même à me concentrer sur

elle sans relâcher mon attention, une tristesse diffuse teintée

d’angoisse m’étreignait le cœur. Stella a dû le sentir, elle s’est

tournée vers moi, a ouvert les yeux. Elle m’a considérée. A vu

mon désarroi.

Laisse-moi faire, a-t-elle déclaré…Laisse...Tu veux bien ?

© Fabien Sanchez - Le sourire des évadés - Éditions La Dragonne
sortie Juin 2014

mercredi 19 mars 2014

Un poème de Juliet

 Harry Dean Stanton - Paris, Texas


j'avance nu
sur une terre
que mon besoin
de l'immense
rend désertique

en proie
à la sécheresse
l'être se morfond
s'impatiente
supplie

des mots
me viennent

ils sont
les mots arides
de la soif


Charles Juliet - Moisson - P.O.L

Un poème de Joachim Sin

Bande de sales petites feignasses
Crevures de rien, ignoble populace
Passés vingt ans c'est fini pour de bon
Plus rien ne vous intéresse à part une vie de con
A y est ! Plus besoin d'en savoir plus !
Plus besoin de changer, culture au gout d'anus !
Plus besoin d'explorer va falloir travailler,
Construire une maisonette au jardin dégagé,
Et s'enterrer dedans entouré de marmaille
A s'empiffrer de leur vie, heureux tant que ça braille,
Vampires de leurs envies, procuration incestueuse,
Carnivores de leurs âmes que vous voulez heureuses.
Bande d'amibes insipides et de cadavres sales,
Autodafé de musées acides et suicide par balle,
Je vous regarde placides et crevant la dalle,
Du moindre non évènement, que vous trouvez fatal.
Mais regardez donc autour de vous !
Ecoutez les sons qui rendent fou,
Sentez les odeurs qui parfois s'échouent,
Devant vos bouches avides, à en sentir le gout.
Vivez putain puisque vous êtes déjà morts !
Dansez merde tant que vous possédez votre corps !
Aimez aussi et que ça vous dévore !
Bouffez, buvez, baisez, encore et encore !
Et sinon fermez vos gueules et me racontez rien
Jveux pas entendre parler de vos enfants
Vos histoires de baraques et d'argent
Votre boulot où vous trimez comme un chien.
On s'en branle, tout le monde s'en balance,
C'est du néant emballé de merde et de condescendance,
C'est que des trucs sans intérêts qui écoeurent,
Qui ne font que nous emmerder attendant l'heure.
L'heure de crever d'ennui et de jeter un coup d'oeil,
Un regard en arrière sur nos vies, depuis notre linceul

Joachim Sin - Tous droits réservés
 
Je n’aime plus · ·

Lettre à Henry Miller


QUELLE MOUCHE nous a piqués, Henry ? J’avais vingt ans,
tu as pris mon coeur affolé, mon âme malade. Les as retournés,
pliés en quatre, en huit, en as fait des cerfs-volants. De
ceux derrière lesquels courent les vieux sages chinois que tu
aimais tant. Tu m’as botté le train, envoyé voguer vers le bel
aujourd’hui.
Jeune, ma vie m’appartenait trop. Il était temps de m’en déposséder.
Tu m’as insuffl é un feu sacré dont j’ai cru un temps
que rien ne pourrait l’éteindre. Toujours vif et joyeux est devenu
ma devise. Tu m’as fait aimer cette humanité dont je
fuis aujourd’hui la compagnie, à l’exception des vivants et des
braves.
J’attends Anna, au volant de ma voiture, garé sur le parking
d’un supermarché. Je relis ton pot-pourri de paix et de solitude,
Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch. Ton esprit, qui déjà
m’avait possédé pour mes vingt ans, me réinvestit à la vitesse
du vent.
Anna est allée voler du vin et du fromage. Elle s’occupe de
moi, un peu comme Mona le faisait avec toi. Elle se charge de
mon âme et de ma condition d’écrivain impécunieux.
J’ai gagné des batailles sur mes peurs, brandi des étendards
qui claquent au vent joyeux. Je fus conquérant de l’inutile,
épuisant toute la réserve de vie que tu m’avais donnée. Puis
j’ai délaissé tes livres, et les années ont passé. Bien sûr ont suivi
d’autres guides. Et je me suis éloigné de toi, infi dèle. Mais que
dire de mes amis, qui ont déserté l’enfance ? Ils l’ont abandonnée
sans vergogne pour la condition d’hommes.
Ma chérie sort tranquillement du supermarché, sûre d’elle.
Je mets le moteur en marche, je me tiens prêt à casser la gueule
aux vigiles qui auraient la fâcheuse idée de lui courir après.
Mon métier est de l’aimer. Je n’en connais pas d’autre. Je ne
sais plus rien, ni où je vais, mais je sais pourquoi : j’apprends à
aimer une femme, moi qui fus si odieux avec tant d’autres. Je
m’en remets à ses mains, n’ai que faire des miennes cramponnées
au volant, souriant à l’évocation de leurs prises anciennes
: les mains serrées des amis, les corps des femmes, les livres
essentiels – ma pauvre tête lorsque plus rien n’allait.
Sache, Henry, que tout va pour le mieux. Je suis amoureux
d’Anna : elle est ma vérité toute nue que j’embrasse, si proche
de sa solitude et de sa blessure que j’en oublie que je ne suis pas
taillé pour la vie. Je suis brave et vaillant, même si je ne suis pas
armé devant l’existence. Pour autant, je ne me suis pas rendu à
l’ennemi. Pas d’adieu. Ni aux armes, ni aux âmes.

Il fut un temps où j’étais féru de ta prose, Henry. Je noircissais
des pages entières, poussé par ton souffl e contagieux. Tu
étais un frère, un ami, un père. J’ai fi ni par te renier. Au point
que tes Tropiques, qui n’étaient pourtant pas tristes, à la longue
me sont tombées des mains, cancer et capricorne. Je ne comprenais
plus pourquoi ni comment je t’avais tant aimé. Je fi -
lais sur mes trente ans, ma veste s’était retournée, d’elle-même.
Mais où que tu sois aujourd’hui, je voulais te dire ceci, à l’orée
de la quarantaine : tu restes mon ami. Tu m’as redonné goût à
la vie – et il y avait du boulot quand j’avais vingt ans !
Je vais aller me baigner à présent. Je le ferai pour toi et cela
te plaira car c’est chose agréable. Puis ce soir je ferai un feu de
cheminée en ton honneur et trinquerai avec Anna à ta nouvelle
vie. Il me faut juste ne pas trop te relire, afi n que la situation
ne dégénère : oeil cosmique et verve à ne plus savoir qu’en faire.
Car si j’ai encore le pied agile, je prends désormais un autre
chemin. Mais sache que jamais plus je ne laisserai sur le bord
de la route un vieux père comme toi. Tu peux compter sur
moi.
Anna me demande à quoi je pense tandis que sortant de
l’eau, ruisselant et détendu, je la rejoins sur le sable brûlant.
– À Henry Miller, dis-je. J’aimerais qu’il vienne dîner à la
maison ce soir.
– Ce serait formidable en effet, depuis le temps que tu me
parles de lui. Je lui concocterais des tomates mozza et une
omelette au parmesan. Le tout arrosé de vins délicieux. Pouilly
fumé, saint-émilion. J’irais lui voler les meilleures bouteilles.
– Je suis certain qu’il apprécierait.

Ma faim du monde a passé. Désormais, j’ai faim d’une femme.
J’abdique sous son regard bleu, je me rends à la déraison.
Ma vie devenait trop vieille. Je pose mon fardeau sur le bascôté.
Je fus jadis précipité dans tes paroles, savoureuses, charnelles
et fruitées. J’ai couru dans tes traces. Assoiffé de moi-même,
affamé des autres, peu soucieux d’aimer vraiment, fallacieux,
superfi ciel. Ignorant tout de l’amour et pourtant aimant le
monde et voulant en faire le tour. Je trépignais d’impatience à
l’idée de la rencontre humaine.
J’ai perdu cette bataille à l’usure. L’ivresse du large, de l’alcool,
des femmes, m’est peu à peu devenue monotone. Rien ne
me dévorait plus.
J’ai fi ni par avoir moins foi en la terre et les hommes. Puis
j’ai su que l’on n’est rien et je m’en suis tenu à cette fragilité
pour aspirer à la paix, loin de la dispersion de ma jeunesse
orgueilleuse.
Marcher sur ses peurs ou se laisser piétiner par elles, c’est
encore vivre. Croire, ne plus croire, c’est encore la vie.

Me voilà aujourd’hui revenu à Paris, où je me suis cent fois
perdu. Cette ville m’a tourné la tête, chaviré les sens. Je ne ferai
plus attention à elle. Je travaillerai et me réfugierai chez moi et
regarderai par la fenêtre les lumières de mes anciens rêves, boirai
la coupe jusqu’à la lie : breuvage d’une vie adulte qui vous
soulève parfois le cœur, mais qu’il faut boire tout de même,
cul-sec, en homme, à la manière d’Hemingway au comptoir
de sa folie.
Toi, Henry, tu n’as jamais cessé d’être cet enfant de Brooklyn,
du 14 e district. Tu roulais en patins à roulettes dans ton
appartement à quatre-vingts ans. À quoi bon la querelle ? Vive
l’aquarelle. Tu avais cessé de te mettre en vedette et collaborais
avec la vie. Qu’on t’appelle lâche, fataliste, sage ou fou, souvenons-
nous de ces images où agonisant sur ton lit de douleur,
tu avouais ne rien regretter. Tu ne réclamais pas d’air à grands
cris. Tu avais eu ton compte. Tu faisais de la mort une amie, tu
souriais à la poussière.
Vous ne pouvez pas planter votre couteau dans une vague, as-tu
écrit. Pas même si vous êtes grisé. Pas même si vous êtes dément
au point de vouloir en faire le but de toute une vie.
J’ai pu embrasser la bouche d’une femme. Longtemps je n’ai
pas cru la chose possible. J’ai voulu étreindre le monde, avec
l’espoir qu’il ne soit point farouche. Désormais je ne donne
que ce qui me manque, à l’heure de la main vide : une poignée
de mots, un peu d’encre sur la page.



Fabien Sanchez - J'ai glissé sur le monde avec effort 
éditions La Dragonne - 2012 
Tous droits réservés





lundi 17 mars 2014

Max Jacob


Oui ! L’âme habite les lieux où elle est digne d’habiter et après la mort elle va vers ce qui lui ressemble. 
Est-ce que je ressemble à un pays de lumière ?

Max Jacob

samedi 15 mars 2014

Rimbaud lu par Rambo


poème qui passe





maison de l’homme


tu es en train de pleurer
dans cette chambre
au sommet d’un immeuble

ce n’est pas la cime ouest du kilimandjaro
dîte en langue Massaï
« maison de Dieu »
que tu vois par la fenêtre

ce n’est pas à cause de ta jambe
que tu pleures
ce n’est pas la faute à la chasse
ni à l’Afrique

& personne
ne se demandera
ce qu’un homme
tel que toi est allé
faire
à pareille
altitude



Paris 15ème, rue Bargue, 2003


Fabien Sanchez
publié dans la revue La main millénaire avril 2013
Tous droits réservés

Devenir un homme



Au compte-gouttes

Nous n'avons que deux bras deux mains
une tête et un cœur
comment cela pourrait-il 
être suffisant
pour consoler un enfant
de devenir un homme


Thomas Vinau - Juste après la pluie - Alma éditeur - 2014

Diaspora


 peinture Jean Michel Marchetti


Diaspora

Je suis comme Moïse.
Je cherche un pays
à la diaspora
de mes vies.

J’ai sucé tous les cailloux
que j’avais pu mettre
dans mes poches
en quittant ces contrées,
sniffé toute la poudre
que le passé m’avait jetée aux yeux.

Je ne me pardonne pas
mon exil.
Aussi entêté
que le consul maudit
de Malcolm Lowry,
crucifié
aux deux saisons de ma vie,
une couronne d’épines
saignant sur ma mémoire.
 

 

F. Sanchez - J'ai glissé sur le monde avec effort 
Editions La Dragonne - 2012
Tous droits réservés

La séquence du spectateur - Mauvais sang - Leos carax


Mauvais sang de Leos Carax 1986...
Denis Lavant dans sur Modern love de David Bowie...

Un matin chez Marcel Moreau


LE SEL DE LA TERRE


Il y avait ce grand type lorsque j’étais minot. Il avait
mon âge, était beau et costaud, et me disait souvent que
nous étions le sel de la terre.
Ça revenait à tout bout de champ et je ne comprenais
pas très bien ce qu’il entendait par là, et je le laissais dire.
Je l’ai revu un jour. Il y a peu. Il travaillait comme vigile
dans un supermarché où l’on s’en mettait plein les
fouilles, mon amour et moi.
J’ai eu peur, en passant la caisse, qu’il ne nous arrête
ou même que l’on ne tombe dans les bras l’un de l’autre,
qu’il nous faille nous parler du bon vieux temps, avec
dans les poches de ma veste et celles de ma chérie toutes
sortes de victuailles volées.
J’ai été abasourdi de le retrouver dans la peau d’un
vigile. La dernière fois que je l’avais vu, c’était au carnaval,
en 1982. Il avait onze ans. Il s’était fagoté en clochard,
portant de vrais haillons, une fausse barbe et une
bouteille de pinard remplie de grenadine.
Finalement, nous passâmes devant lui et je baissai les
yeux.
Une fois à l’air libre, je me demandai comment une
telle chose était possible.
Et au cours de la journée, je me suis reposé la même
question qu’à l’époque. Qu’entendait-il par le fait que
nous étions le sel de la terre ?
Je le croisai à nouveau, quelques semaines plus tard,
qui se promenait seul dans les rues. J’eus la tentation de
l’arrêter. Mais cette fois, ce fut lui qui baissa la tête. Je
suis pourtant certain qu’il m’avait reconnu et qu’il avait
détourné exprès son regard.
Quel type il faisait quand nous n’étions pas encore des
hommes ! Les images les plus prégnantes qui me reviennent
en mémoire, c’était lorsqu’il venait vers moi
chaque matin, et que j’allais vers lui.
Nos regards étaient fiers et heureux de se croiser.
C’était un bon compagnon de jeu, un garçon solide
en amitié, taillé dans le même bois qu’elle.
Je me souviens lui avoir dit, un jour que nous traînions
à bavarder dans le froid des rues, qu’il était un
mec vraiment épatant. Et comme à l’époque je m’essayais
vaguement à la poésie, je trouvais une figure de
style, je filais la métaphore, pour lui dire qu’il était le
gardien de mes jours heureux, me protégeant du malheur
du temps, qu’un jour nous libérerions sur parole, car mieux
valait laisser en vie un coupable qu’accuser un innocent.
Il avait ri de bon coeur et s’était exclamé que j’étais un
fou et qu’il ne comprenait pas où j’allais chercher des
trucs pareils.
Ce soir-là, je m’en souviens bien, nous avions bavardé,
comme jamais auparavant. Il m’avait confessé que plus
tard dans la vie il ne voulait rien faire.
Ça doit être horrible de travailler. Je le revois encore
prononcer cette dernière phrase, l’air profondément
inquiet et s’en retourner chez lui, le dos voûté, empruntant
une route différente de la mienne et rentrant dans
la nuit, sous la lumière blanche des réverbères, dans le
froid piquant d’une fin d’après-midi d’hiver.
À bien y réfléchir, je me demande si c’était vraiment
lui que j’avais croisé au supermarché puis dans la rue,
ou un type qui aurait pu lui ressembler, adulte.
Seulement voilà, il avait détourné la tête.
Comme s’il avait eu honte. Un signe qui ne trompe
pas.
Honte que je ne voie ce qu’il était advenu de lui.
Exactement comme il le fit, ce fameux jour où il apprit
qu’il allait redoubler, et qu’il nous condamnait de fait à
être séparés l’année d’après.
À l’école, il n’en fichait pas une. Il n’aimait qu’une
chose, prendre du bon temps, courir après les filles, se
marrer avec les copains, faire seul de longues balades en
forêt.
Et me répéter inlassablement que nous étions
le sel de la terre.

Fabien Sanchez - Chérie nous allons gagner ce soir
éditions La Dragonne - 2006
Tous droits réservés

jeudi 13 mars 2014

" Merci pour le temps passé ici-bas "




Henry Miller, au seuil de la mort, sa dernière interwiew. Bouleversant.

" Les gens m'ont donné leur amour, c'est tout ce qui m'importait en vérité, leur amour.

Pas leur admiration, ni tous ces chi-chis.

Non, seulement leur amour profond et leur compréhension à mon égard "

Les saisons de mon âme - Je ne me suis toujours pas fait essorer

Ce qui est bien avec un café pris dans son canapé et un disque de blues de CW Stoneking, c'est qu'on peut souffler un brin, récupérer, laisser son âme prendre l'air, car la poésie est encore là, je la sens dans l'air frais qui entre par la fenêtre ouverte, les chant des oiseaux qui se mêlent au stenor banjo,au trombone et à la clarinette, et même si c'est dur d'être un homme, usant, fatigant, l'art est là pour nous rappeler que nous fûmes un enfant solaire, que notre âme nous aime depuis ce temps là, et que les paroles échangées au bord des rivières avec des petites filles amoureuses ne sont pas perdues, le monde du travail n'a pas eu ta peau, juste inoculé cette fatigue comme une eau de vaisselle croupie dans tes veines, a changé parfois les couleurs de ton âme en rinçures de ciel d'usine et délavé ton cœur, mais tu es vivant, tu as 10, 14, 17 ans à nouveau, et comme le disait l'homme aux semelles de vent : on est pas sérieux quand on a 17 ans.


mercredi 12 mars 2014

La chasse infinie


Frédéric Jacques Temple et Fabien Sanchez


Érigé dans la folle avoine

je le traque,

l’aurochs éternel

hérissé d’angons,

dont l’œil béant m’invite

à la chasse infinie


Frédéric Jacques Temple - La chasse infinie - Brémond - 1995