mardi 25 mars 2014

ROULOTTE RUSSE


  J’ai laissé mon travail. Il me grattait trop, comme les
pulls en laine de mon enfance.
Et aussi les beuveries du samedi soir, et les chemises
sales qui sentent le Jack Daniel’s et l’eau de Cologne,
dans la crainte de retrouvailles avec les vieux épouvantails
de l’aube, ruinée et pauvre comme la Pologne.
J’ai dit stop. J’ai levé le pouce à tout ce merdier. J’ai
dit, je ne joue plus, je veux un coin de terre, un foyer,
un havre de paix.
Dans les bras de Tatiana, ma femme russe, ça redeviendra
beau et sérieux, comme avant, quand on avait
dix ans. Je vais troquer la roulette russe pour la roulotte.
J’ai envie de mourir vieux.
 
Elle vit dans un mobile home à la périphérie des villes
qui se déploient autour d’elle, à la périphérie des hommes
qui ont plié sous elle. C’est une femme désormais.
Un œil noir, un œil vert, des jambes fines et longues…
Et une âme comme un vieux cargo qui se languit des
frères océans.
 
Dans son mobile home, je me suis pointé, le cerveau
piqué. J’ai ramené mon passé d’homme, mon gros nez
épaté et ma vieille guitare électrique.
Enfant, elle me trouvait des airs de paysan. Forcément,
elle venait de Moscou, la ville des mille et trois
clochers et des sept gares.
J’aimais trop les chimères pour ne pas en devenir une
moi-même. Pourtant, quand je me réveillais auprès
d’elle, j’oubliais que j’étais mort. Je me retrouvais avant
l’enfance, avant la vie, avant le sang.
 
Hier, pour la première fois, j’ai honoré ma femme
russe. Elle m’avait prévenu, il y a très très longtemps :
« Un jour, toi et moi, nous ferons l’amour. »
Dans le lit avec elle, en buvant des bières, elle m’a dit
soudain : « Des hommes, des hommes, des hommes !
Je n’ai pas d’autre pays que le cœur d’un homme. Mon
seul drapeau est la chemise de ma dernière conquête ! »
Elle était belle comme Marilyn qui crie tout ce qu’elle
attend d’eux, les hommes, à la fin des Misfits.
 
Au matin, en me réveillant, buvant mon café sur le
terre-plein situé face au mobile home, j’ai fait les cent
pas. J’ai pensé partir, je me suis dit, elle et moi, ça ne
marchera pas. Et puis j’ai vu, accrochée sur le toit de la
caravane à un mât, ma chemise blanche qui flottait 
légèrement dans la brise matinale.

Fabien Sanchez - Chérie, nous allons gagner ce soir
Éditions La Dragonne  - 2006 

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