samedi 5 avril 2014

Sa majesté des guêpes



Au bout d’un moment, elle a parlé :
« Tu ne connais rien aux femmes. Ou alors, tu fais semblant. Je trouve ça dommage que tu triches en écrivant. Les femmes, tu les caricatures. Si ton personnage est un narrateur féminin, alors le je qui parle ne peut décidément pas être aussi manichéen. C’est un homme qui écrit, ça se sent. »
Elle a souri : « Tu parles que ça se sent »
Sur un ton plus incisif : « Bon sang, vivre avec moi, c’est tout ce que ça t’inspire ? »
Et de nouveau : « Merde, et ta part féminine, pourquoi ne t’en sers-tu pas ? C’est justement ce qui me plaît chez toi. Ta part féminine. Ta douceur. »
Elle a poursuivi : « Il y a trois femmes dans ton récit : une pute, une intello coincée trop cérébrale et la sainte nitouche bonne pour le carmel. Tu parles d’un cliché. Ça ne va pas, mon cher, ça ne va pas du tout. »
J’ai répondu : « Oh, et puis merde, je laisse tout tomber »
Disant cela, j’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier jaune au logo Casanis.
A quoi bon écrire pensai-je, quand la vie prend une tournure si clémente. Quand on est plongé dans la volupté de vivre. Je me levai, et tel que j’étais, en caleçon de bain, je filai sur la terrasse dont le marbre étincelant me brûlait les pieds, puis je foulai la pelouse, évitant les dalles brûlantes jusqu’à la piscine dans laquelle je plongeai la tête la première. Je fis quelques longueurs et en ressortis pour directement m’affaler sur le ventre dans le transat protégé du soleil par un parasol. Je jouissais de la vie. Dans une vaste maison à quelques kilomètres d’Avignon, dans les Alpilles, au bout d’un chemin escarpé.
Il y avait un jardin immense qui m’entourait et autour, juste la nature et les montagnes. Ma vie prenait le soleil. Je n’en avais plus rien à foutre de rien. Du moins, tel était l’attitude que j’essayais, avec plus ou moins de succès, d’adopter. Depuis une semaine, je me vautrai dans une volupté rare. Je ne faisais que dormir, me baigner, boire des cocktails et faire l’amour. Je n’avais plus rien dans le ventre. Mon écriture, autrefois rageuse, incisive et musclée se ramollissait en même temps que moi. Pour la première fois de ma vie, je vivais comme un prince.
Et toutes mes galères passées, les cuites répétées, le froid parisien, les boulots de merde, l’écriture qui m’avait dévoré, les mauvais souvenirs ne cessaient de défiler dans mon esprit comme autant de brouillons absurdes culminant jusqu’à cette vie douce et paisible dans les bras de laquelle je m’abandonnais les jours récents. Ma vie passée, dure, dangereuse, merdique, avait été inutile et ne me permettait qu’une chose, apprécier les jours qui s’écoulaient sous le soleil parmi les odeurs de pins et le chant des cigales.
Sous mes yeux, les visages et les corps des femmes que j’avais connues m’apparaissaient comme autant de portraits abstraits et qui se confondaient les uns avec les autres, formant une mosaïque étrange. Je prenais du recul.
J’ai entendu un grand PLOUF. Je me suis retourné. J’ai pris mes lunettes noires sur la table basse marbrée et j’ai observé Juliette qui se baignait.
Je pourrais vous parler du cul de Juliette pendant des heures. Je pourrais noircir des pages la dessus, car son cul est un soleil. Mais ce serait trivial. Vous parler de son âme, ce serait banal. Et je n’ai à rien à dire sur Juliette, hormis qu’il me semble bien que je l’aime. Quant à parler de l’amour…Un conseil, lisez plutôt Anna Karénine.
J’ai décidé, si elle en était d’accord, de vivre ma vie à ses côtés et de faire des enfants avec elle.
Si possible des filles. Les garçons m’emmerdent. Sans parler des hommes.
Oui, j’ai décidé cela comme on décide d’arrêter de fumer. J’ai décidé cela car la vie ne me propose pas autre chose et que je n’ai pas envie de la regarder passer tout seul dans mon coin en attendant l’âme sœur. Etre soi-même un désert en attendant la rencontre comme l’a écrit Sulivan, c’est pas trop mon truc.
Je la regarde faire la brasse. Je soupire et m’étire de bonheur. Je suis trop crevé pour retourner vivre parmi les pauvres. Je n’ai plus envie d’avoir faim et froid. De boire du mauvais vin. De manger des surgelés et des boites de conserves dans des assiettes en plastique et de porter des fringues qui puent.
J’ai plus le courage d’essayer de croire en Dieu.
Je me demande ce que je suis pour elle. Ca fait six mois qu’on est ensemble mais je n’arrive pas à savoir si je représente autre chose à ses yeux qu’un vieil ami avec lequel elle s’envoie en l’air.
J’ai envie d’une cigarette. Le ciel est bleu.
C’était le titre de mon premier bouquin. C’est moins beau que le bleu du ciel, mais c’était déjà pris.
Je regarde le ciel et je ne vois rien que du bleu et ma vie qui s’y perd comme un vœu pieux.
Je pense au miracle d’être en vie. Sur une étoile perdue dans l’infini du cosmos. A tout ce qu’il a fallu mettre en place pour que moi aussi j’ai droit à un tour de piste. Et là, je m’attriste de voir ce que j’ai pu en faire. Et je m’inquiète de voir ce que je veux en faire : jouir le plus possible. Est-ce bien raisonnable ? Au fond du fond, si je creuse bien en moi-même, je crois pouvoir affirmer que j’ai envie d’être un type bien. Un homme sur lequel on puisse compter, un bon mari, un bon père. Un homme de bien. Dense et généreux. Qui ne baisse les yeux ni les bras devant rien. Un homme qui croit à la mort.
Juliette appuie son menton sur ses bras croisés au rebord de la piscine. Elle lève vers moi ses yeux bleu océan. Elle sort de l’eau. Toute nue. Elle s’allonge sur le deuxième transat non loin du mien. Elle tend sa main vers le lecteur de cd à piles. On écoute le dernier Dylan, celui où sur la couverture il porte une moustache de diable et un chapeau blanc. Elle se retourne sur le ventre. Elle me demande de la masser. Je me lève, prends la bouteille de body oil et lui enduis le dos, les fesses, et les jambes. Mes yeux sont rivés sur mes mains qui parcourent son corps. Les cigales font la sieste. De Tweedlee dee and tweedlee dum à Mississippi, je ne bronche pas. Je suis à ce que je fais, et ce jusqu’à Lonesome day blues. Mais après, j’ai besoin de me jeter à l’eau. PLOUF fait mon corps, MMMMHH fait mon âme.
Si ma pauvre mère me voyait. Elle vit dans un studio pourrie ma mère. Dans le nord qu’elle ne peut plus voir en peinture. Elle est seule, sans amis. Elle touche une petite retraite de dactylo. Elle a des tas d’affaires qui l’encombrent et nulle part où les entreposer en dehors de chez elle. Ses souvenirs l’empêchent de respirer. Soixante ans de vie et de bibelots, et le passé qui n’a rien d’une terre étrangère. Elle vit parmi tout ça, toutes ces vieilles reliques et le soir, quand elle a trop bu, elle m’appelle sur mon portable, à n’importe quelle heure de la nuit pour me dire qu’elle pleure en regardant les photos de moi et de mon père, qu’elle en a marre, qu’elle ne sait pas quoi faire de sa vie, qu’elle cherche un chien d‘ivrogne, que son ardoise au Drackar est trop salée.
Je sors la tête de l’eau. Je croise les bras sur les rebords de la piscine et appose mon menton dessus. La tête hors de l’eau, c’est bien ce qui est en train de m’arriver. Je vois le bout enfin d’un long tunnel. J’observe Juliette. Son petit cul est pile dans ma ligne de mire. Il me rend dingue. J’ai dû péter une durite. Un beau cul, une belle baraque, du soleil, et me voilà en laisse.
Avant, quand j’en avais marre, je me disais, c’est la vie, ça ne dure qu’un temps. A présent, je ne veux plus mourir. Je veux le bleu du ciel. Du bleu, toujours plus de bleu.
Deux heures durant, muni d’une épuisette, pendant que Juliette cuve son vin des terres blanches, je sauve les guêpes qui se noient dans la piscine. Je vais de l’une à l’autre. Je sauve celles qui viennent juste de tomber et se débattent à la surface de l’eau et celles qui, toutes recroquevillées commencent à couler par le fond. Je suis un personnage d’heroic fantasy du monde des guêpes. Le sauveur de ces dames.
Je me sens déjà moins crade. Ca justifie pleinement mon existence et ma présence dans cet Eden. Il y en a deux pour lesquelles j’ai dû ramer avant de les ramener à la vie. Je les ai déposées sur le rebord en marbre et j’ai soufflé sur leurs ailes pendant une demi-heure au moins. Mon souffle plus le soleil les ont ressuscitées. Je suis le christ aux abeilles, le messie de ces demoiselles.

L’après-midi touche à sa fin. Je prépare une salade pour ce soir et je retourne au bord de la piscine muni de deux verres de blanc et d’olives noires de Crête que j’ai disposé sur un petit plateau. Nos pieds barbotent dans l’eau. Je ne suis qu’un corps qui se prélasse. Le monde n’existe plus. Il se résume aux contours de cette propriété, à ce coin de piscine, au corps de Juliette et à mes pensées.
Les parents de Juliette ne rentrent que dans deux semaines (Ils me détestent. Pour eux, je ne suis qu’un sous-produit de la révolution française, et puis je manque de peps.) Après, c’est entendu, elle veut que je la suive à Paris, dans son F3 à Montparnasse, rue de Rennes. Plus question que je vive dans un bouge et que je continue à fréquenter la racaille avec lesquels selon elle, je n’ai rien à faire. Je mérite mieux. Que d’être sale, pauvre et désœuvré. Sauf si je me ramollis en tant qu’écrivain opine-t-elle. Je suis ta muse qui te sort de la mouise explique-t-elle d’un air triomphal. On hésite à descendre à Saint Rémy de Provence pour manger des crêpes et boire du cidre en terrasse. On décide de rester là. Je vais me doucher. C’est bon l’eau chaude sur mon corps brûlé par le soleil. On mange sur la terrasse. La nuit tombe doucement. On la laisse faire. Engourdi de chaleur, le corps fourbu par la nage et l’amour que nous faisons souvent, je m’assoupis.
Juliette roule un joint de white widow. On va s’écraser devant un DVD. Une bluette avec Tom Hanks et Meg Ryan. Juliette s’endort dans mes bras. Je passe ma main dans ses cheveux.
Je me demande ce que je fous là. J’ai du mal à cerner ce qui se passe. Ma vie a pris une drôle de tournure. Quelqu’un quelque part m’octroie un peu de répit. Quelqu’un quelque part a eu pitié de moi. C’est un peu comme si une petite voix me soufflait à l’oreille, vas-y fiston, détends-toi un peu, accepte ce bonheur sans te poser trente-six mille questions, ne considères-tu pas que tu l’as un peu mérité ? Je ne sais plus qui disait que le bonheur était une chose simple qu’il fallait savoir accepter. Entièrement d’accord mec, mais c’est pas évident quand on a perdu l’habitude. Faut que je tourne le dos à ma vieille compagne, madame la peur. Que je lâche sa vieille main ridée.
Et pourtant, je ne me sens pas à l’aise. J’ai presque honte, comme si mes compagnons d‘infortune, les femmes pauvres, les vaincues de la vie avec lesquelles j’ai traîné dans les ruisseaux me considéraient comme un vendu. Mais vendu à quoi ? C’est un peu comme si des fantômes me fixaient avec des sourcils en accent circonflexe et me disaient, c’est donc pour ça que tu t’es battu, que tu as souffert, lutté, pour en arriver là, les pieds en éventail aux bras d’une petite bourge qui te dicte comment tu dois vivre, écrire, changer ? Es-tu sincèrement prêt à t’exécuter, à faire ployer ton âme pour un peu de confort ?
Mes amis, soyez pas trop durs. Ma vie à Paris devenait vraiment trop difficile. A mesure que les années passaient, mon ambition diminuait et le loyer augmentait. Avais-je le choix ?

Juliette est paisiblement endormie sur mes genoux. Ses yeux bleus et son argent ont eu raison des yeux noirs des filles des bars, celles que la vie malmène, brutalise, et parfois anéantit. Les filles peintres, les filles poètes, les filles qui sculptent et celles qui font du théâtre, les filles que dévorent le feu de la création et l’envie de gloire, les filles qui boivent et fument du tabac à rouler et n’ont que des jeans dans leur garde-robe. Qu’ont-elles représenté sur le chemin de ma vie ? Rien que ne recouvre le bleu des yeux de Juliette, d’un battement de cils.
Je contemple mes pieds nus sur le carrelage. Je me sens si bien. Je me sentirais encore mieux si je ne me fustigeais pas de la sorte. Qu’ai-je fait de positif aujourd’hui ? J’ai sauvé 23 guêpes de la noyade, 6 moucherons et une sauterelle. Et demain, j’en sauverai davantage encore. Oui j’ai besoin de sauver pour l’être à mon tour. J’aurais dû faire médecine au lieu de vivre comme un prolo quand c’était pas de rapines.
J’écrase mon mégot dans le cendrier. Je me lève en faisant délicatement basculer la tête de Juliette sur le canapé. Je m’accroupis devant elle. J’enlève doucement sa culotte. J’observe son sexe. Je le titille, l’effleure, l’observe sous toutes ses coutures. J’ai presque envie de l’examiner à la lampe torche. Il m’apparaît comme une grotte où j’ai enfoui tous les trésors de l’enfance et les secrets de ma vie d’homme. Un peu de l’âme et du cœur de celui que j’ai été. Gardien. Oui, je suis le gardien de tout cela. Je veille sur le temple d’une femme qui m’arrache à moi-même. Je suis passé au travers de tout ce que je ne suis plus.
Je sors dans le jardin. Je me promène dans le domaine, mes pieds nus sur l’herbe.
Je pense à ma mère qui est toute seule, dans le nord. Qu’est-ce que la vie a fait de nous tout au long de ces années ? Des salauds de pauvres, des trimards au cœur sec qui se débattent comme ils peuvent par des nuits sans étoiles.
Je vois un arbre. C’est un bel arbre. Je l’entoure de mes bras. Vieil arbre, bel arbre, donne-moi de ta force. Je voudrais être comme toi. Droit et fier et noble. Et beau. Les arbres sont des Dieux qui me sourient. Je les aime. Quand il n’y aura plus les hommes, il restera peut-être les arbres. Alors enfin, seuls des dieux habiteront la terre.
Je pose mes lèvres contre l’écorce. Vieil arbre, dis-je, quel est l’autre secret que je cherche en moi. Celui que je ne connais pas. Se cache-t-il dans le ventre de la femme qui dort dans cette maison, nue sur un canapé en chevron rouge rubis ?
Peut-être devrais-je m’occuper des arbres ? Adhérer à une association qui aurait pour objectif de les protéger de par le monde. Devenir garde forestier. Et les guêpes qui se noient dans les piscines ? Et les femmes qui perdent pied ? Qui s’en occupera ?
Je n’ai pas fait grand-chose de noble dans ma vie, mais au moins n’ai-je pas fait de mal à un arbre ni à une guêpe.
J’entends la voix de Juliette qui m’appelle. Je ne réponds pas. Elle m’appelle encore.
Où es-tu, ce n’est pas drôle, viens te coucher.
Je monte dans l’arbre. Je jette mes yeux dans la nuit claire. Je le fais pour ma mère. Pour mes années de galère. Pour toutes les nuits où je ne pouvais pas voir les étoiles.
Peut-on vraiment se sauver en observant les étoiles, en embrassant les arbres et en soufflant sur les ailes mouillées des guêpes noyées ?
Je ne tourne pas rond.
La voix d’une femme m’appelle dans la nuit et je ne veux pas répondre.
Les femmes pourraient sauver le monde. Mais lui aussi court à sa perte, moins vite que nous, c’est tout.
Je ne veux plus être triste comme lui. Le monde. Un jour il ne le sera plus, un jour il sera
enfin seul. Je ne veux plus ressembler à une pluie d’automne que l’on voit couler sur une vitre par un dimanche brumeux, un lendemain de biture.
Je voudrais vivre dans une maison telle que celle-ci et planter des arbres dans les dix hectares de terrain environnants, passer mes journées à sauver des guêpes et chérir toutes les femmes que je n’ai pas su aimer.
La brise des regrets me ride comme l’eau d’un vieil étang.
Je descends de l’arbre et retourne vers la maison.
Cette nuit, encore, je prendrai une femme dans un grand lit à baldaquin et au matin, il y aura le soleil, le café bien noir et la piscine.
Ça sera toujours ça de pris avant de savoir comment sauver son âme. Avant d’être sûr qu’elle existe.
Faire crier une femme dans la nuit et se lever à midi…pour sauver des guêpes de la noyade.


 Fabien Sanchez - Tous droits réservés 
  Nouvelle parue dans le numero 44 (mars 2014) de la revue   HARFANG



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