jeudi 29 mai 2014

Rodanski

Illustration Leonard Kogan



S. Rodanski, " Je suis parfois cet homme "

Ce puits qui traverse l'univers dans le corps d'un homme à tombeau ouvert, c'est le refuge du grand génie triste, le serpent à plumes qui conjugue avec l'eau, la terre, l'air et le feu.
Maintenant que la signification des symboles est perdue, l'homme a élevé de grands murs pour y frapper sa tête en gémissant, et comme j'étais accablé par cette plainte, j'ai tué celui qui pleurait et je l'ai jeté dans le puits.
Un mort gît au fond de moi dans le mâchefer qui me tenaille avec le baiser de la cendre vorace.

mardi 27 mai 2014

Le pont de Recouvrance

"Mais sur le pont de Recouvrance
Elle est si belle à voir
Que je pourrais encore je pense
M'arrêter un jour de boire
Pour l'embrasser sans offenses
Sans migraines, sans cafards
mais rien ne se passe comme je le pense
Quand l'envie me prend de boire"

Christophe Miossec

Mi nina se fue a la mar





Mi niña se fue a la mar,
a contar olas y chinas,
pero se encontró, de pronto,
con el río de Sevilla.
Entre adelfas y campanas
cinco barcos se mecían,
con los remos en el agua
y las velas en la brisa.
¿Quién mira dentro la torre
enjaezada, de Sevilla?
Cinco voces contestaban
redondas como sortijas.
El cielo monta gallardo
al río, de orilla a orilla.
En el aire sonrosado,
cinco anillos se mecían.

autógrafo
Federico García Lorca

Je souffre de tous les côtés



Entre nous,
Je suis d´une santé précaire,
Et je m´fais un mauvais sang fou,
J´ai beau vouloir me remonter
Je souffre de tous les côtés.
J´ai la rate
Qui s´dilate
J´ai le foie
Qu´est pas droit
J´ai le ventre
Qui se rentre
J´ai l´pylore
Qui s´colore
J´ai l´gésier [gosier]
Anémié
L´estomac
Bien trop bas
Et les côtes
Bien trop hautes
J´ai les hanches
Qui s´démanchent
L´épigastre
Qui s´encastre
L´abdomen
Qui s´démène
J´ai l´thorax
Qui s´désaxe
La poitrine
Qui s´débine
Les épaules
Qui se frôlent
J´ai les reins
Bien trop fins
Les boyaux
Bien trop gros
J´ai l´sternum
Qui s´dégomme
Et l´sacrum
C´est tout comme
J´ai l´nombril
Tout en vrille
Et l´coccyx
Qui s´dévisse
Ah! bon Dieu! qu´c´est embêtant
D´être toujours patraque,
Ah! bon Dieu! qu´c´est embêtant
Je n´suis pas bien portant.
Pour tâcher d´guérir au plus vite,
Un matin tout dernièrement
Je suis allé à la visite [rendre visite]
Voir le major du régiment.
[A un méd´cin très épatant.]
D´où souffrez-vous? qu´il m´a demandé.
C´est bien simpl´ que j´y ai répliqué.
J´ai la rate
Qui s´dilate
J´ai le foie
Qu´est pas droit
Et puis j´ai
Ajouté
Voyez-vous
C´n´est pas tout
J´ai les g´noux
Qui sont mous
J´ai l´fémur
Qu´est trop dur
J´ai les cuisses
Qui s´raidissent
Les guiboles
Qui flageolent
J´ai les ch´villes
Qui s´tortillent
Les rotules
Qui ondulent
Les tibias
Raplapla
Les mollets
Trop épais
Les orteils
Pas pareils
J´ai le cœur
En largeur
Les poumons
Tout en long
L´occiput
Qui chahute
J´ai les coudes
Qui s´dessoudent
J´ai les seins
Sous l´bassin
Et l´bassin
Qu´est pas sain
{Refrain}
Avec un´ charmant´ demoiselle
Je devais m´marier par amour.
Mais un soir comm´ j´étais près d´elle,
En train de lui faire la cour,
Me voyant troublé, ell´ me dit :
- Qu´avez vous? moi j´lui répondis :
J´ai la rate
Qui s´dilate
J´ai le foie
Qu´est pas droit
J´ai le ventre
Qui se rentre
J´ai l´pylore
Qui s´colore
J´ai l´gésier [gosier]
Anémié
L´estomac
Bien trop bas
Et les côtes
Bien trop hautes
J´ai les hanches
Qui s´démanchent
L´épigastre
Qui s´encastre
L´abdomen
Qui s´démène
J´ai l´thorax
Qui s´désaxe
La poitrine
Qui s´débine
Les épaules
Qui se frôlent
J´ai les reins
Bien trop fins
Les boyaux
Bien trop gros
J´ai l´sternum
Qui s´dégomme
Et l´sacrum
C´est tout comme
J´ai l´nombril
Tout en vrille
Et l´coccyx
Qui s´dévisse
Et puis j´ai
Ajouté
Voyez-vous
C´n´est pas tout
J´ai les g´noux
Qui sont mous
J´ai l´fémur
Qu´est trop dur
J´ai les cuisses
Qui s´raidissent
Les guiboles
Qui flageolent
J´ai les ch´villes
Qui s´tortillent
Les rotules
Qui ondulent
Les tibias
Raplapla
Les mollets
Trop épais
Les orteils
Pas pareils
J´ai le cœur
En largeur
Les poumons
Tout en long
L´occiput
Qui chahute
J´ai les coudes
Qui s´dessoudent
J´ai les seins
Sous l´bassin
Et l´bassin
Qu´est pas sain
En plus d´ça
J´vous l´cach´ pas
J´ai aussi
Quel souci!
La luette
Trop fluette
L´oesophage
Qui surnage
Les gencives
Qui dérivent
J´ai l´palais
Qu´est pas laid
Mais les dents
C´est navrant
J´ai les p´tites
Qui s´irritent
Et les grosses
Qui s´déchaussent
Les canines
S´ratatinent
Les molaires
S´font la paire
Dans les yeux
C´est pas mieux
J´ai le droit
Qu´est pas droit
Et le gauche
Qu´est bien moche
J´ai les cils
Qui s´défilent
Les sourcils
Qui s´épilent
J´ai l´menton
Qu´est trop long
Les artères
Trop pépères
J´ai le nez
Tout bouché
L´trou du cou
Qui s´découd
Et du coup
Voyez-vous
J´suis gêné
Pour parler
C´est vexant
Car maint´nant
J´suis forcé
D´m´arrêter


Gaston Ouvrard

Por mi mala cabeza


de José Agustín Goytisolo (Barcelona1928 – Barcelona, 1999)


Por mi mala cabeza
yo me puse a escribir.
Otro, por mucho menos,
se hace Guardia Civil.
Por mi mala cabeza
creí en la libertad.
Otro respira incienso
las fiestas de guardar.
Por mi mala cabeza
contra el muro topé.
Otro levantó el muro
con los cuernos, tal vez.
Por mi mala cabeza
sólo digo verdad.
Por mi mala cabeza
me descabezarán.


José Agustín Goytisolo (de ALGO SUCEDE)

un poème d'Astrid Waliszek


L'enfant frêle et vif
a embrassé l'écorce lisse
charnue du jeune cerisier
le chat a sauté
sur la basse branche
la balançoire a ployé sous
la vitesse et le poids
il l'a envoyé voler
main nostalgique
esprit fatigué
a écorcé le tronc sec
a lié les longues bandes
grises arrachées
à l'infini inventaire des chagrins oubliés
des cerises il reste les noyaux
l'arbre a grandi l'enfant est parti
l'herbe a cessé de pousser
les cerises ont pourri
truites filant dans les torrents
sait plus les attraper
par les ouïes
marche dans ses propres pas
visage en paysage bosselé
creusé par les années
les cheveux ont déserté
en filigrane ce qu'il a oublié
revient déferle et tangue et rue
dans son esprit saturé
ce mal à pleurer
après tant d'années sanglé
dans l'uniforme noir
cuir tee-shirt jean dandy
dégingandé dédaigneux
à manger tout seul
dans les pizzerias le soir
lui remontent tout à coup
à la mémoire
les bars éphémères
les hôtels provisoires
les nuits fastueuses
les matins glauques et noirs
disparaitre

Astrid Waliszek - Tous droits réservés

samedi 24 mai 2014

Mes bras



Jamais mes bras ne se sentent plus forts que lorsqu’ils crèvent de tendresse autour de tes épaules.

Romain Gary

dimanche 18 mai 2014

Pericle Patocchi



Mystère quotidien

Tu sens le bord invisible
ses yeux de rat
des rumeurs
dans le portrait de ton père

vertiges !
avance
sur les trappes de ta chambre
jusqu’aux fenêtres

ici l’abîme est plat
la vue
aérienne s’y repose
sur des ailes de pigeon

que ton œil se promène
dans le vert des platanes
le ciel
est un grand trou là-haut

il suffit d’un regard et tu tombes
dans le remous des étoiles

Pericle Patocchi
In Revue « La poésie française contemporaine de Suisse », 1974, page 46 (Horizon vertical, © Rencontre, 1968)

vendredi 16 mai 2014

Abbas Kiarostami



d'accord les roses de la vie...
mais dans quel vase ?

*

quand je n'ai rien dans la poche j'ai la poésie
quand je n'ai rien dans le frigo j'ai la poésie
quand je n'ai rien dans le cœur je n'ai rien

*

je suis le héros d'une histoire
dans laquelle il n'y a ni histoire
ni héros

*

pour la lune la question est :
ceux qui la contemplent sont-ils les mêmes
qu'il y a mille ans ?

*

un ruisseau court dans un désert sans herbe
à la recherche de quelqu’un qui a soif

*

dans le désert brûlant
de ma solitude
ont poussé
des milliers d'arbres solitaires

*

sur ma langue le goût amer
de la patience
quelle douceur l'effacera ?

*

j'ai peur de l'altitude
je suis tombé de haut
j'ai peur du feu je me suis brûlé plusieurs fois
j'ai peur de la séparation j'en ai souffert ô combien
je ne redoute pas la mort
je ne suis jamais mort pas même une fois - 



abbas kiarostami

Extraits du recueil 7 heures moins 7 traduit du persan par Tayebeh Hashemi et Jean-Restom Nasser  
Merci à Danièle Faugeras et Pascale Janot de les avoir fait découvrir

Yang Lian

Le Livre de l’Exil



Tu n’es pas ici 
ces marques de bic
à peine écrites sont balayées par vent fort
le vide comme un oiseau mort s’élève vers ton visage
lune de funéraille à main brisée
refeuilletant tes jours
jusqu’à la page de l’absence
en écrivant tu
savoures cet anéantissement

comme la trace sonore d’un autre
os écrasés distraitement crachés dans un coin
frappement sonore creux de l’eau sur l’eau
pénètre distraitement le souffle
pénètre un fruit lointain cesse de voir autrui
ces crânes éparpillés sont toi-même
vieillissant en une nuit entre lignes et mots
ta poésie invisible traverse le monde

Extrait de Yang Lian : Wu ren cheng (1990-98).

Traduit du chinois par Jean-René Lassalle, avec l’aide de l’analyse de Cosima Bruno 

Un poème de William Faulkner




Me souviendrais-je de cet arbre, quand je serai vieux,
De cette colline, ou de comment cette vallée s’emplit de soleil
Et qu’une verte après-midi s’achète avec l’or du matin
Et se revend pour du sommeil à la fin du jour ?

C’est comme demander au vin de dire quels raisins
Ont distillé leurs soleils pourpres gorgés et mûrs,
Ou à moi, quel corps les mains du souvenir modèlent
Pour troubler le cœur quand l’esprit a tout oublié depuis longtemps.

Les ailes silencieuses du vent volent haut comme des plumes
Façonnent la cime des arbres, vaguement fuyante,
Secouent mon cœur d’éternelles collines et vallons
Quand vallons et collines n’existent plus.

Mais laissez-moi prendre cette lune frappée d’argent
Attelez-moi aux centaures de vent qui en tourbillonnant
Quittent l’Hellas, ensemencés au midi de la beauté,
Et chevauchent la vieille tristesse glacée du monde.

 *

Shall I recall this tree, when I am old,
This hill, or how this valley fills with sun
And green afternoon is bought for morning’s gold
And sold again for sleep when day is done?

As well to ask the wine to say what grapes
Distilled their purple suns when full and hot,
Or me what body hands’ remembering shapes
To trouble heart when mind has long forgot.

The hushed wings of wind are feathered high
And shape the tree-tops, vaguely fugitive,
To shake my heart with hill and vale for aye
When vale and hill itself no longer livre.

But let me take this silver-minted moon
And bridle me the wind centaurs that whirled
Out of Hellas, grained at beauty’s noon,
And ride the col old sorrow of the world.

William Faulkner

Un poème de Jean Sénac



Le don de joie
 
 
Qui trouve au bord du dénuement
sur les remparts de sa faim
une larme discrète
l'amère saveur du chaos
qui du fond de sa solitude
tire un visage attentif
une fontaine coutumière
et parle sans souci de ses propres embûches
celui-là sait que Dieu s'installe dans le corps
pour une éternité première
et rien ne peut plus le distraire
de cette voix qui s'est tue
au centre de l'épi.
 
 
In Œuvres poétiques, © Actes Sud, 1999, p.32

Un poème de Pericle Patocchi.




L’Aventure
 
 
Avant le jour j’entendis
Ma mère chanter sur l’érable
Avec une voix d’oiseau…
les ténèbres
Roulaient un bruit lointain comme une mer
Se retirant d’un pays submergé.

Quand le plateau des mésanges
Parut dans l’azur, foudroyé,
Ma peine était mûre et je fus
Transpercé d’un sourire.

Le long éclair du songe
Touchait au méridien de l’aventure.
 
 
 
 
Pericle Patocchi
 
In Revue «La poésie française contemporaine de Suisse », 1974, page 40, («Vingt poèmes » © All’Insegna del Pesce d’Oro, Milan, 1948)

Un verre avec Isaac Asimov


J'ai pris un verre avec Isaac Asimov. Il m'a dit : " Avant, quand tu étais adolescent, tu étais un fabuleux conteur. Maintenant, on dirait que tu écris pour la rubrique "humains écrasés".
- Dans le fond c'est toi qui a toujours eu besoin d'évasion. Il t'a fallu rien de moins que l'espace...
Moi, je suis devenu un témoin de la perte de l'innocence, des vies qui se sont cassé la figure, des âmes qui ont chuté, des cœurs qui ont pris froid, de ceux qui n'y arrivent pas faute d'un destin...Oui, je suis une sorte de reporter sur le front de la vie. Un témoin de la chute des anges. Toi tu es un ange".


Fabien Sanchez - Tous droits réservés - 2014

jeudi 15 mai 2014

Un poème de Christophe Brégaint


La nuit est fluide
Tu peux prendre le risque de fermer les yeux
Et déshabiller ta peur
Puis dormir entre deux parenthèses
Reprendre le tracé d’un songe

Ici où aucune arme ne reflète le sang

Christophe Brégaint - tous droits réservés - 2014

Nostalgie de l'ailleurs


Le fait d'être habité par une nostalgie incompréhensible serait tout de même 
le signe qu'il y a un ailleurs. 

Ionesco - Notes et contre-notes

mercredi 14 mai 2014

Pensée de ce jour


Mon grand père ne croyait
pas en l'homme,
mon père y croyait,
je ne crois
qu'en mon enfance
et dans
la grasse matinée



F.Sanchez   Mai 2014

mardi 13 mai 2014

L’île




Ouvert dans la pénombre
le cerisier déborde
soulève neige et fontaine
échange contre la pluie
tout le sommeil des merles
repousse le ciel
plus haut toujours plus haut
...
Respirer respirer

Sous cette grande jupe d’écume
je caresse l’angoisse
j’amadoue l’ennemie

*

Seule la nuit
emmaillote les hommes
les recouvre
de sa chemise

Eux n’entendent rien
ne voient rien
ils promènent leur oubli
sur des rivages peu fiables
ils perdent pied

*

Et toutes ces fleurs
des mouchoirs de poupée
pour nos yeux de bois

*

Blooming in the shadowy light
the cherry tree overflows
lifts snow and fountain
barters all the blackbirds’ sleep
for rain
pushes up the sky
ever higher ever higher

Breathe breathe

Beneath this big foamy skirt
I caress anxiety
I cajole the enemy

 
Only night
binds up humans
wrapping them
in its shirt

They hear nothing
see nothing
walk their oblivion
on unreliable shores
lose their footing


And all these flowers
dolls’ handkerchiefs
for our wooden eyes.

(traduction de John Taylor)

José-Flore Tappy, Sheds/Hangars, collected Poems 1983-2013, French/English, translated from the French by John Taylor, pp. 94-95

dimanche 11 mai 2014

Un poème de Christophe Brégaint



Travelling avant
Dans la dernière gare
Où dîne l’hiver
Derrière la buée du crépuscule
J’accroche à l’horloge
Ce qu’il reste à perdre
Puisque
La période rogne les veines
Des pléiades de roses noires
Aux terres traversées par la nuit

Tout ce qui a fleurit
Pourrit



Christophe Brégaint - Tous droits réservés - 2014

Un poème de Joachim Sin

 Image Mickey Rourke dans Barfly

Trop longs,
Ces jours mornes de pluie fine et de vent,
Trop longues,
Ces années sous la falaise de nos espoirs d'antan,
Trop longue aussi,
L'épitaphe de nes amis perdus dans les poussières du temps,
Interminable,
La décadence, de nos corps, ravagés par la mort, en sordide artisan.

Trop courts,
Ces moments de folie, de rire et d'amnésie,
Trop courts encore,
Nos baisers frénétiques dans l'instant qui s'enfuit,
Putain de trop courtes,
Ces heures passées en toi, en vertiges évanouis,
Effacée déjà,
L'image de ton visage, quand je te cherche, crevant de soif et d'air, au plus fort de la nuit.



Joachim Sin - Tous droits réservés - 2014

Un poème d'Astrid Waliszek


Et le temps comme une route maritime qui s'ouvre pour laisser passer un bateau, où court un sillage en ses remous puis se referme sur elle-même, ne laissant plus même soupçonner que la mer s'est un instant ouverte, ne portant aucune des cicatrices que laisserait un passage, oublieuse même de les avoir portés, les navires — un ventre lourd de mille grossesses à jamais perdues.

Astrid Waliszek - Tous droits réservés - 2014

samedi 10 mai 2014

Jean Carrière parle de FJ Temple


Disait Jean Carrière en 1979...
F. J. Temple a un couteau dans sa poche. Une gueule à pêcher la morue du côté de Cape Cod. Il est allé à Nantucket, il a dormi sur un tas de goémon, il a aspiré la chaude torpeur du Yoknapatawpha, dans le Deep South. Il a flairé la vieille odeur des pistes de l’Ouest, comme ici celle des drailles où émigraient les tribus celtes dont il parle dans son Grand Voyage. Temple n’est pas un homme-de-lettres. Il a la naïveté de croire que le monde est plus important que tout, qu’un chemin creux, un talus d’herbe, une odeur de varech ou de hêtre brûlé correspondent en nous à un langage vital, fondamental, dont l’autre n’est qu’une caricature merveilleuse et dérisoire. les poèmes de Temple, tout ce qu’il écrit, sont les carnets de route d’un exilé sur les traces du lost world. Un vagabond. Une âme royale habillée d’oripeaux, comme ces bâtisses hautaines et misérables du Sud profond en Louisiane. Il sait de naissance qu’être au monde, c’est tout avoir et tout perdre en même temps.

Dans Entailles, n°11-12, 1979