mercredi 15 octobre 2014

Henry Miller, Luther et Dieu...

 
Photo Brassaï 1931

"Tu dois commencer par te mettre dans les bonnes grâces de Dieu.
- Va te faire foutre !
- Henry, tu es pourri de péchés et d'ignorance !"
Dans un effort pour me calmer, il me saisit le bras. Je me dégageai d'une secousse. Nous marchâmes en silence. Au bout d'un moment, parlant aussi doucement qu'il put, il dit :
"Je sais qu'il est difficile de se repentir. J'ai été un pécheur moi-même. Mais j'ai lutté de toutes mes forces.  Et finalement, Henry, Dieu m'a montré la voie. Dieu m'a appris à prier. Et j'ai prié, Henry, jour et nuit. Je priais même en parlant à un client. Et Dieu a entendu mes prières. Oui, dans l'infinie  bonté de son Cœur, il m'a pardonné. Il m'a ramené au bercail. Ecoute, Henry...L'an dernier je n'ai gagné que quinze cents malheureux dollars. Cette année - et elle n'est pas finie - j'en ai gagné sensiblement plus de dix mille. La preuve est là, Henry. Même un athée ne peut contester une telle logique !"
Malgré moi, j'étais amusé.
" Je vais écouter, pensai-je. Laissons- le essayer de me convertir. Peut-être pourrai-je alors en tirer dix dollars au lieu de cinq."
"Tu n'as pas faim, Henry ? Parce-que dans ce cas nous irions quelque part manger un morceau. Peut-être est-ce la voie que Dieu a choisie pour nous réunir."
Je lui dis que je n'en étais pas au point de tomber dans la rue. La façon dont je le dis sous-entendait pourtant que c'était là une possibilité.
"C'est bien, dit Luther avec son insensibilité coutumière. Ce dont tu as davantage besoin que de nourriture terrestre c'est de nourriture spirituelle. Si on l'a, on peut se passer d'aliments ordinaires. Souviens-toi de ceci : Dieu pourvoit toujours suffisamment pour la journée, même les pécheurs. Il veille sur les moineaux...Tu n'as pas oublié complètement les bons enseignements, n'est-ce pas ? Je sais que tes parents t'envoyaient à l'école du dimanche...et ils t'ont aussi donné une bonne instruction. Dieu prenait soin de toi pendant tout ce temps, Henry..."
"Bon Dieu, me demandai-je, est-ce que cela va durer encore longtemps ?"
"Tu te souviens peut-être des épîtres de Saint Paul?" poursuivit-il.
Comme je lui lançai un regard vide, il plongea dans la poche de son veston et exhuma un Nouveau testament d'aspect usé. S'arrêtant pile, il se mit en devoir de le feuilleter.
" Ne te fatigue pas, dis-je, donne-moi ça de mémoire. Il va falloir que je rentre bientôt.
- Cela ne fait rien, dit-il, notre temps appartient en ce moment à  Dieu. Rien ne saurait être plus important  que les précieuses paroles de la Bible. Dieu est notre consolateur, rappelle-toi cela, Henry.
- Mais s'il n'exauce pas les prières, alors ? dis-je, moins pour savoir la réponse que pour le décourager de chercher les épîtres de Saint Paul.
- Dieu répond toujours à celui qui se tourne vers Lui, dit Luther. Pas la première fois peut-être ni la seconde, mais à la longue. Parfois Dieu juge bon de nous éprouver d'abord. Il veut être sûr de notre amour, de notre loyauté, de notre foi. Ce serait trop simple si nous n'avions qu'à demander quelque chose pour le voir nous tomber tout rôti du ciel, qu'en penses-tu ?
- Je n'en sais rien, dis-je, pourquoi pas ? Dieu peut tout, non ?
- Toujours dans les limites du raisonnable, Henry. Toujours selon nos mérites. Ce n'est pas Dieu qui nous punit, c'est nous-mêmes. Le cœur de Dieu est toujours ouvert à celui qui s'adresse à Lui. Mais il doit s'agir d'un véritable besoin. On doit être désespéré avant que Dieu accorde Sa clémence.
- Ma foi, je suis assez désespéré en ce moment, dis-je. Franchement Luther, j'ai drôlement besoin de cet argent. On va nous expulser dans un jour ou deux si quelque chose n'arrive pas."
Ce dernier renseignement laissa Luther étrangement insensible. Il était si bien accordé aux voies de Dieu, semblait-il, qu'une petite affaire telle qu'une expulsion ne signifiait rien pour lui. Peut-être Dieu voulait-il qu'il en fût ainsi. Peut-être était-ce une préparation à quelque chose de meilleur.

..........................................

"- Ce qu'il me faut, c'est cinq dollars, c'est tout
- Sans la foi, même le peu que tu as te sera enlevé.
- Mais je n'ai rien protestai-je. Pas une foutue chose, tu ne comprends pas ? Dieu ne peut rien m'enlever parce-que je ne possède rien. Mets-toi ça bien dans la tête!
- Il peut t'enlever la santé. Il peut t'enlever ta femme, ta force de remuer les membres? T'en rends-tu compte ?
- Il ne serait qu'un gros salaud s'il faisait cela.
- Dieu a durement affligé Job, tu ne l'as surement pas oublié ? Il a aussi ressuscité Lazare d'entre les morts. Dieu donne et Dieu reprend.
- M'a l'air d'une filouterie.
- Parce que tu es encore obscurci par l'ignorance et la folie, dit Luther. A chacun de nous Dieu il y a une leçon spéciale à enseigner. Tu devras apprendre l'humilité.
- Si seulement on me donnait une petite chance, dis-je, je pourrais être prêt à apprendre ma leçon. Comment un homme peut-il apprendre l'humilité quand il a déjà le dos brisé ?"
Luther ne tint aucun compte de cette dernière remarque. En remettant le Nouveau testament dans sa poche, il tomba sur des formules de la compagnie d'assurances qu'il m'agita sous le nez.
"Quoi ? glapis-je presque, tu n'as tout de même pas l'intention de me refiler une police ?
- Qui sait si, d'ici un mois, tu ne seras pas assis au sommet du monde ?"

Ici, je pris brusquement congé de lui. Il était toujours à la même place, la main tendue, comme je l'avais immobilisé, quand j'atteignis l'autre côté de la rue. Je lui lançai un dernier regard d'adieu et crachai un glaviot de dégoût juteux.
"Espèce de con ! me dis-je. Toi et ton foutu Consolateur ! Pour une paire de fumiers sans cœur, je n'ai jamais vu votre pareille. Prier ? Tu parles que je vais prier. Je prierai pour que tu doives ramper sur les mains et sur les genoux pour racler un sou. Je prierai pour que tes poignets et tes genoux n'en puissent plus, que tu sois obligé de te traîner sur le ventre, que tes yeux deviennent chassieux et purulents."

La maison était plongée dans l'obscurité quand je rentrai. Pas de Mona. Je me laissai tomber dans le grand fauteuil et m'abandonnai à des réflexions moroses. Dans la douce clarté de ma lampe de travail, la pièce était plus belle que jamais. Même la table, qui était dans un désordre fantastique, m'affectait agréablement. Assis là, j'eus conscience que la pièce était imprégnée de mon esprit. Ma place était ici, nulle part ailleurs. Il était stupide de ma part d'en bouger pour faire le chef de famille. Je devais être à la maison et écrire. La providence avait pris soin de moi jusqu'à présent. Pourquoi ne le ferait-elle pas toujours ? Moins je m'occupais des questions pratiques, mieux cela allait. Ces incursions dans le monde ne faisaient que m'éloigner de l'humanité.


Henry Miller - Plexus

 
Photo Brassaï 1931

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire