mardi 11 novembre 2014

ALLER-RETOUR PLUS LOIN



Es-tu sortie de cet asile où l’on t’avait enfermée,
lorsque tu avais dix-sept ans ? Tu prétendais parler avec
des chiens morts. Je t’invoque dans mon cerveau malade.
Brutalement, au détour de pensées, comme si tu
étais ma meilleure amie, alors qu’on se connaissait à
peine. Deux autistes au fond de la classe.
Je me sens usé par des nuits de veille, et des jours de
flottaison, passés sous mon arbre dans le jardin, sans
qu’entre en ligne de compte autre chose qu’un abandon
physique au déroulement des jours les plus longs de
l’année. Il est étrange de penser à toi, comme ça, brusquement.
Trompant une impatience soudaine de t’avoir
sous mes yeux, je t’imagine t’approcher de moi et me
demander de mes nouvelles. « Je tourne le dos tantôt au
monde pour Dieu, tantôt à Dieu pour le monde » te
réponds-je, concluant ma tirade par un clin d’œil fatigué.
Je prends ma voiture et la route. Tout ça s’est fait soudainement.
Je roule toute la nuit. Je me souviens du lieu
où tu habitais à l’époque. Je tomberai peut-être sur tes
parents, dans cette vieille maison de village aux murs
jaunes. S’ils me disent que tu y es encore, dans ta cellule
capitonnée, alors sois sans crainte, je volerai te délivrer.
Sommières, depuis Paris, c’est mille kilomètres à
peu près.
 ,
Au petit matin, j’arrive. Je me prends un café au bord
de la rivière. À mes côtés, lisant le journal sous un platane,
je crois apercevoir Lawrence Durrell. Il fume la pipe
devant une bière, s’entourant d’un nuage de fumée.
Je vais sonner chez tes parents. J’apprends que tu vis
ici, mais dans une autre maison. Avec une gosse et un
mari. Je fais une sieste au bord de l’eau. Je suis un gros
chômeur fatigué qui n’aime rien tant que danser toute
la nuit avec des Africains joyeux, trémousser son cul de
pachyderme sur les tam-tam de l’Afrique, et rouler pour
délivrer une folle en fonçant sur la route sous un ciel
rouge brique.
Je me tiens devant ta porte, dans une ruelle fraîche et
ombragée de la vieille ville. La cloche de l’église sonne.
Je frappe à ta porte. Une lumière ocre et or mouchette
la rue quand un type m’ouvre, une cigarette à la main.
Il a trente ans maximum et une tête d’homme.
Je lui dis que je veux parler à la jolie môme et tu apparais.
Nous bavardons un moment sous le porche. Le type
se tient en retrait puis disparaît, l’air bougon.
J’ai peur que tu remarques que je n’ai plus toute ma
tête. Que des morceaux sont partis. Tu as l’air bien.
Je te dis que je passais dans le coin par hasard. Tu me
demandes finalement qui je suis et cette question tombe
comme un arbre sous la hache.
Je te réponds que nous étions ensemble à l’école. Tu ne
t’en souviens pas.
Tu ne m’invites pas à rester et ton type revient qui me
ferme la porte au nez.

Je déambule dans les rues de Sommières. Je retourne
vers ma voiture. Il n’y a plus que là que je me sente bien.
Je repars avec la nuit qui tombe. M’en fous, j’ai Ali
Farka Touré dans l’autoradio. M’en fous d’être marteau.
M’en fous. Je roule. La nuit est tombée. Je ne suis pas
certain du chemin. Je ne sais pas si je vais rentrer chez
moi. Je roule. Chez soi, c’est pour les morts. Je roule sur
la Terre. La Terre n’appartient pas aux morts. Elle se traverse
invisible, comme un ressuscité. Aujourd’hui, j’ai
cru pouvoir sauver un ange. Je sais qu’une percée est possible.
Même si c’est en roulant dans la nuit, les pupilles
injectées, dilatées par la fatigue. J’aperçois un chien sur
le bas-côté. J’arrête la voiture.
Je m’approche de lui. Il est mort. Je le prends dans mes
bras. Il a du sang sec sur le museau. Je le dépose sur la
banquette arrière. Je reprends la route comme on prend
un train, sans billet, en se foutant de l’homme en noir
avec sa tête de passeur du Styx.
C’est peut-être quand on n’a plus les moyens de cette
vie qu’on commence à la vivre enfin.
J’ai pour moi la route, des cigarettes, la nuit, Ali Farka
et du sang dans mes veines.

Plus loin un arbre attend, sur un lopin de terre, que je
m’assoie contre lui et regarde décliner la lumière. Plus
loin.
Là-bas, j’enterrerai le chien.

Fabien Sanchez - Chérie, nous allons gagner ce soir - Editions La Dragonne - 2006
 Photo "Au fil du temps" Wim Wenders 1976

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