dimanche 2 novembre 2014

Le sourire des évadés

SORTIE 22 OCTOBRE de mon roman "Le sourire des évadés "




Sortie le 22 Octobre 2014 de mon roman...

extrait...

En milieu d’après-midi, je m’allongeai dans le hamac du
jardin. Bercé par une brise légère venue des terres, les yeux mi-clos,
sous l’ombre du tilleul, je me demandais vaguement ce
que j’allais faire à la rentrée, car je souhaitais changer de métier,
donner à ma vie une direction nouvelle, bien que totalement
inconnue.
Je fus tiré de ma sieste par une voix féminine, au timbre
presque enfantin, qui se plaquait sur les accords d’une guitare.
J’ouvris un œil, tendis une oreille. Cela provenait du jardin de
la maison voisine. Ma première réaction fut de soupirer avec
agacement, tant mon désir de solitude était grand, du moins le
croyais-je encore à cet instant. Mais assez rapidement succéda
à l’énervement un ravissement progressif à l’écoute de cette
voix cristalline. Je ne pus rien faire d’autre que d’y prêter une
oreille plus attentive. Je m’extirpai non sans mal du hamac
pour m’approcher de la clôture d’où je pus observer, à travers
une trouée dans les canisses, une jeune fille qui se trouvait seule
dans son jardin. Elle était penchée sur sa guitare, très élégamment
assise sur les marches d’un escalier en pierre qui menait à
une terrasse surélevée. L’air qu’elle jouait, les paroles qu’elle fredonnait
délicatement, me disaient vaguement quelque chose :
« And Johnny Rio and Rotten Rita, you’ll never see those voices
again. There’s a girl from Soho with a teeshirt saying “I blow”. »
Un sourire se suspendit comme un singe sur mon visage
tiré. Je retournai à pas feutrés me couler dans mon hamac, ne
souhaitant pas révéler inopinément ma présence. N’étais-je pas
aux jardins d’Éden ? En doutais-je seulement, mon chapeau de
paille rabattu sur les yeux ? Je n’étais pas du genre à ne point
remercier le ciel pour les petits moments où la vie décidait de
me fi cher la paix avec son lot d’emmerdes ; quand enfin elle
nous rappelait qu’elle pouvait être d’une harmonie déconcertante,
pour peu qu’on lève le pouce devant la marche forcée
du monde. Cet arrêt pouvait être effectué au nom de bien des
choses. Pourvu qu’elles vous tinssent à cœur. Aussi déçu, brisé
ou fatigué qu’il pût être.
Mais à l’étonnement ravi devant cette apparition succéda
assez rapidement un sentiment de contrariété grandissant, car
mon sang d’homme ne faisait déjà plus qu’un tour. Et tout
le problème était bien là, qui prenait vie et forme, et m’empêchait
de ruser avec ma propre lucidité. N’était-elle pas absolument
ravissante, avec ses jambes minces et bronzées, un
petit short en jean serrant une taille de guêpe, un débardeur
révélant le buste d’une jeune Circé dont le visage était ce qu’il
y avait encore de plus adorable ? Un visage long et anguleux,
diaphane, aux traits fins et aux pommettes saillantes, encadré
de longs cheveux noirs de jais que soulignait le bel alignement
d’une frange, avec un regard triste et innocent qui semblait
vivre dans la crainte d’une menace.
À la réflexion, j’eus préféré de très loin comme voisinage la
présence d’un vieux paysan en bout de course plutôt que cette
madone des garrigues.
Mais pourquoi voir désormais dans cette présence un avis
aussi funeste ? À quoi bon s’alerter comme devant un danger ?
Je n’allais certes pas m’échouer au premier chant venu d’une
vénéneuse tentatrice, aussi offris-je de me détendre en me servant
un gin tonic, que j’emportai dans mon hamac, rabaissant
sur les yeux mes Ray Ban de contrebande.

Le sourire des évadés - Sanchez Fabien - Éditions La Dragonne - 2014

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