lundi 3 novembre 2014

Le sourire des évadés

Mon roman "Le sourire des évadés" est sorti le 22 Octobre.
 


En voici un extrait...

"Il faisait bon sur le toit. L’odeur de la nuit montait des jardins.
Me poster là me rassurait et, je le soupçonnais, allait commencer
à devenir une habitude. Je m’y trouvais bien. Comme
en embuscade. Je bénéficiais d’un point de vue imprenable
sur le quartier, les toits hérissés de cheminées et d’antennes,
la maison d’Élisabeth, le jardin, l’impasse où je jouais enfant.
J’étais passablement éméché. Je n’avais peur d’aucun spectre,
je contrôlais la situation, j’étais ici chez moi, dans la maison
de mon enfance. L’absence de Stella se prolongeant au-delà du
raisonnable, je n’avais trouvé comme seule échappatoire que la
1664. Stella n’exigeait rien de moi, hormis que je l’aimasse, ne
me jugeait pas comme le faisait Clémence. Stella ne me disait
pas de réagir, ne me reprochait pas d’être affublé du syndrome
de Peter Pan. Cette fille était formidable, car elle n’espérait pas
que vous fussiez à la hauteur des idées qu’elle s’était faites de
vous. Elle ne me sermonnait pas, ne me faisait pas la morale,
ne se montrait pas déçue ou exigeante, car elle aimait et respectait
la liberté.
Je pouvais entendre les lointains refrains de mes disques de
blues, comme si dans ma maison quelques vieux invités du
Delta fussent venus se relayer afi n de pousser la chansonnette ;
et présentement, Skip James succédait à Jimmy Reed, pleurant
de sa voix de femme éraillée. L’éternelle rumeur du train qui
longeait la nationale, mêlée au coassement des grenouilles en
bordure de rivière, venait ajouter à la vaporeuse sonorité de
cette scène qui appartenait davantage aux reliquats d’un rêve
qu’aux agrégats de la réalité.
Une voiture se gara devant chez Stella, qui en sortit en riant.
Je me fi geai. La première chose qu’elle fi t après avoir embrassé
l’amie (ouf ) qui conduisait le véhicule et redémarra en trombe
en klaxonnant, fut de s’enquérir de ma présence en frappant à
ma porte. Je demeurai sans bouger sur le toit. Mais au lieu de
retourner chez elle, je la vis qui entreprit de descendre la rue.
Je fus tenté un instant de l’appeler mais me retins. De toute
évidence, elle se rendait dans la cour de mon école. Elle pensait
sûrement pouvoir me trouver là-bas.
Le moment était venu de passer à l’action. Je descendis rapidement
du toit et pris un autre chemin à peine plus long
que le sien pour éviter de la croiser. J’avais pour avantage que
je courais quand elle ne faisait que marcher et j’allais, si j’y
mettais du mien, arriver là-bas avant elle. Je souriais de sentir
mon cœur robinsonner, de constater la bonne foulée qui était
la mienne, d’ouïr le pas de mes pieds cadencés sur le bitume et
mon souffle serré au plus près de lui-même. J’étais entouré par
la beauté. Le monde était une clairière ; ma femme un vieux
rêve, Paris une chimère.
Mes quarante balais faisaient le grand ménage. Toute la
poussière volait au loin. Comme des sophismes inutiles rangés
sous les tapis.
Peut-être n’étais-je qu’un doux dingue qui courait allègrement
à sa perte, peut-être daterait-on ce moment comme le
début de nouvelles emmerdes ? Il n’y avait qu’une seule façon
de le vérifier. Le fait est que je sentis monter en moi une bouffée
heureuse, semblable peut-être à celle que j’avais connue au
cours de cette nuit où nous avions couru, Frédéric, Clémence,
Louis, Cédric et moi, sur les sentiers de garrigue, après avoir
franchi les grilles de l’internat, par une nuit d’été identique
à celle-ci, des larmes dans les yeux, enivrés par notre propre
vitesse, nos cœurs sonnant le glas de l’ennui, de la routine, des
heures de cours interminables, des sonneries qui ponctuaient
nos journées, battant d’une même pulsation que le cœur de
tous ceux qui dans le monde avaient, à un moment de leur vie,
couru pour échapper à une situation qui les privait de ce que
nous avions senti vibrer en nous comme la quintessence suprême
de l’existence : je sentais monter à mes lèvres le sourire
des évadés.
Je m’étais arraché un pan de chemise en escaladant le mur
grillagé. Un silence épais comme une blessure enflait autour de
moi. Le monde s’offrait à nouveau, vierge, nu, dans un écho
lointain, une rumeur assoupie. Au loin, j’apercevais les lumières
jaunes d’un train briller comme des flambeaux. Je restai
planté un moment au milieu de la surface goudronnée de la
cour, à bout de souffle, les mains posées sur mes genoux qui
tremblaient.
Le grillage vibra d’un son métallique. Je levai le regard dans
sa direction. Stella escaladait la grille comme si elle avait fait ça
toute sa vie, en gosse des rues, en enfant du West Side, digne
membre féminin de la bande des Jets. Quel culot ! pensai-je, et
quel cul ! C’était bien là tout le problème.
Mon cœur battait à se rompre. Elle m’aperçut m’allumer
fébrilement une cigarette, assis sur un banc. Elle marcha dans
ma direction. S’assit à mes côtés. Demanda si j’avais du feu, le
plus naturellement du monde. J’allumai sa cigarette. Elle était
parfaite dans son vieux perfecto. Elle se taisait tout à fait dans
le noir. Je n’avais moi-même prononcé aucune parole. Je pouvais
entendre sa respiration. Elle fixait la lune, en faisait tout
un mystère. Je saisis sa main. Nous nous penchâmes l’un vers
l’autre. Une lueur courut dans son regard comme un voleur
surpris dans le halo d’un gyrophare, sa poitrine battait comme
celle d’un fuyard en cavale. Je l’embrassai lentement, tour à
tour tendrement et avidement, crescendo, decrescendo. Enfin,
je la déshabillai douloureusement dans la quasi-pénombre.
C’était nouveau pour moi, ou alors avais-je enfoui ces gestes
dans ma mémoire. Jamais je n’avais tissé des liens aussi fragiles,
étroits, joué aussi longtemps avec une paire de seins sans avoir
hâte de passer à plus sérieux… Jamais, depuis les dix-sept ans
de Clémence. Pour autant, je ne me sentais pas très à mon aise
à l’idée d’aller plus loin. Plutôt coupable, en un sens, de glisser
ma main sous sa jupe.

Le sourire des évadés - Fabien Sanchez - Éditions La Dragonne - 2014

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