jeudi 6 novembre 2014

Une chose étrange et triste





 Cette chose étrange et triste : cette après-midi, je suis allé revoir un film de François Truffaut que j'avais toujours apprécié jusqu'ici : "L'argent de poche". Or, j'ai détesté. Il m'est arrivé la même chose il y a peu avec deux films de John Cassavettes vus et aimés à l'âge de vingt ans et que j'ai trouvés soporifiques : "Love streams" et "Shadows". A l'inverse, "Le mépris" de Godard que j'avais détesté plus jeune me semble être un chef-d’œuvre. D'où viennent ces changements de regards, de perspectives critiques, ces bouleversements sentimentaux ? Si le temps qui passe déconstruit autant de songes qu'il bâtit de dégouts, je lui offre le coupable visage de la trahison, et je dis encore ceci, je préfère "Rambo" à "Apocalypse now" que je trouve être une œuvre prétentieuse et ratée. Tout cela pour constater la chose suivante : Si j'ai loué mon enfance sur l'ensemble de mon "œuvre" - ce mot lâché en toute modestie - ce fut sans m'en rendre compte, un mensonge. J'ai mystifié cette période de ma vie qui fut en réalité déplorable. L'aveuglement romantique a consisté dans mon cas à nier les faits pour sauvegarder une apparence élégiaque, mais surtout transfigurée par un ton sacralisant et hagiographique. Je suis dans le fond un penseur tragique qui déteste la légèreté et mon manque de lucidité a été de me retenir de ne pas cracher sur mon enfance et maudire mes parents ; ma mère m'ayant nourri au biberon de ses angoisses et mon père dressé à coups de torgnoles et d'insultes. Mes années d'école et de lycées ont été le terreau de toutes mes névroses, le temps de la honte, le tombeau de mes espérances, le creuset de ma dépression. A telle enseigne que je n'ai longtemps trouvé pour seul refuge que  ma chambre, ce boudoir de ma sinistrose. Je n'ai fait que chuter sous l'empire de mes démons. Aujourd’hui encore, je ne tiens debout qu'en piétinant mes songes. J'ai incarné, dans mes écrits, la sentinelle bienveillante de mon enfance. Et bien, je déserte mon poste. Qu'elle aille au diable ! Après tout; elle fut son œuvre. L'ontologie du dérisoire me donne envie de flinguer toutes les figures jugées tutélaires, sans omettre au préalable de leur cracher au visage, avant de m'évaporer dans les nuées de la paresse pour épouser cette vieille maitresse crainte jusqu'ici et injustement méprisée, je veux parler de l'ennui qui exprime avec élégance mieux qu'aucun poème, mon dégoût et ma rage de vivre ; à ceci près que je ne serai plus jamais, j'en fais serment, dans la position inique d'être sous l’emprise d’un charme. Aujourd’hui je renonce à "L’argent de poche", à l’enfance martyre, au pharisianisme de mes parents. Je vomis la pureté de mes années de prisonnier, sans un regard pour le cimetière des passions. La vie m’attend au-delà de ses murs, couchée dans le lit des erreurs. Le temps est à la cure. Dieu a des infirmières célestes pour les cœurs martyrisés et l’époque vitupérée dispose de quantités de pilules qui rendent la conscience moins coupable. Le désespoir est réel et je mesure ma chute. Ma joie n’est qu’un vaste orphelinat dans lequel Métaphysique et Morale ont abandonné leurs enfants. Il est temps de guérir. Je n’ai pas la force d’être dans le dur de la vie. Le monde est une loge de concierge où je ne reverrai plus jamais « L’argent de poche ».


Fabien Sanchez copyright 2014


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