lundi 27 avril 2015

Lettre à Henry Miller

QUELLE MOUCHE nous a piqués, Henry ?
J’avais vingt ans,
tu as pris mon cœur affolé, mon âme malade. Les as retournés,
pliés en quatre, en huit, en as fait des cerfs-volants. De
ceux derrière lesquels courent les vieux sages chinois que tu
aimais tant. Tu m’as botté le train, envoyé voguer vers le bel
aujourd’hui.
Jeune, ma vie m’appartenait trop. Il était temps de m’en déposséder. 

Tu m’as insufflé un feu sacré dont j’ai cru un temps
que rien ne pourrait l’éteindre. Toujours vif et joyeux 

est devenu ma devise. Tu m’as fait aimer cette humanité dont je
fuis aujourd’hui la compagnie, à l’exception des vivants et des
braves.
J’attends Anna, au volant de ma voiture, garé sur le parking
d’un supermarché. Je relis ton pot-pourri de paix et de solitude, 

Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch. Ton esprit, qui déjà
m’avait possédé pour mes vingt ans, me réinvestit à la vitesse
du vent.
Anna est allée voler du vin et du fromage. Elle s’occupe de
moi, un peu comme Mona le faisait avec toi. Elle se charge de
mon âme et de ma condition d’écrivain impécunieux.
J’ai gagné des batailles sur mes peurs, brandi des étendards
qui claquent au vent joyeux. Je fus conquérant de l’inutile,
épuisant toute la réserve de vie que tu m’avais donnée. Puis
j’ai délaissé tes livres, et les années ont passé. Bien sûr ont suivi
d’autres guides. Et je me suis éloigné de toi, infidèle. Mais que
dire de mes amis, qui ont déserté l’enfance ? 

Ils l’ont abandonnée sans vergogne pour la condition d’hommes.
Ma chérie sort tranquillement du supermarché, sûre d’elle.
Je mets le moteur en marche, je me tiens prêt à casser la gueule
aux vigiles qui auraient la fâcheuse idée de lui courir après.
Mon métier est de l’aimer. Je n’en connais pas d’autre. Je ne
sais plus rien, ni où je vais, mais je sais pourquoi : j’apprends à
aimer une femme, moi qui fus si odieux avec tant d’autres. Je
m’en remets à ses mains, n’ai que faire des miennes cramponnées 

au volant, souriant à l’évocation de leurs prises anciennes : 
les mains serrées des amis, les corps des femmes, les livres
essentiels – ma pauvre tête lorsque plus rien n’allait.
Sache, Henry, que tout va pour le mieux. Je suis amoureux
d’Anna : elle est ma vérité toute nue que j’embrasse, si proche
de sa solitude et de sa blessure que j’en oublie que je ne suis pas
taillé pour la vie. Je suis brave et vaillant, même si je ne suis pas
armé devant l’existence. Pour autant, je ne me suis pas rendu à
l’ennemi. Pas d’adieu. Ni aux armes, ni aux âmes.


Fabien Sanchez extrait - Lettre à Henry Miller du recueil "J'ai glissé sur le monde avec effort"
Éditions La Dragonne, 2012

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