jeudi 14 juillet 2016

Manderley

La lune dans le caniveau. Allongé sur mon lit, les bras croisés derrière la nuque,  je parcourais sur le mur de ma chambre l’affiche grandeur nature que mon oncle qui travaillait dans un cinéma  m’avait offert.  Je n’avais pas vu ce film, je n’en connaissais pas même l’intrigue et le nom de Jean-Jacques Beinex qui en était l’auteur m’était parfaitement inconnu. Je passai néanmoins de longs instants à laisser courir mon imagination, le regard fixé dans les détails de cette structure de papier au titre énigmatique.  
Je repensais, tout en promenant mon regard sur l’affiche, au « briefing » de ma sœur - ainsi avait-elle nommé notre petite séance du matin - quant aux circonstances dans lesquelles elle voulait que se déroulât sa boum du soir, ledit brief portant plus expressément sur l’attitude qu’elle attendait que j’adopte. Nos parents en villégiature chez des amis pour le week-end, elle jouissait enfin d’une totale liberté dont j’étais suspecté, à quelques heures de son point culminant, de pouvoir entraver le cours. Aussi était-t-elle venue me trouver dans la cuisine et s’était-elle plantée sans un bonjour ni un sourire, devant mon bol de corn flakes, me dominant de toute sa hauteur, maquillée comme une voiture volée - suite à des essais dignes d’un show-room en prévision de la soirée - pour me faire jurer de me tenir à carreau le soir même.
Le grand, le tant attendu soir.                                                                  
« Ta chambre est grande,  tu n’en sors pas !  Est-ce que j’ai ta parole d’homme ou comptes-tu te comporter en sale gosse toute ta chienne de vie ?                                                    
- Hmm…
-  C’est pas une réponse ça...Je veux une réponse !
Je levai les yeux sur elle. Elle me fixait avec intensité, suspendu à mes lèvres.
- A une condition.
- Le contraire m’aurait étonné….Vas-y, crache !
- Tu me donnes ton Première.
- Quel sale petit morveux tu fais !
Il y avait dans le précieux magasine, propriété indivisible de ma sœur, une photo d’Isabelle Adjani extraite de L’été meurtrier,  ainsi qu’une affichette du Prix du danger avec Gérard Lanvin que je brûlais de découper  et d’afficher au mur de ma chambre. Voici près de trois mois que je la tançais afin qu’elle me le cédât.  « D’accord,  dit-elle à ma grande surprise, mais je te le répète, ce soir, tous mes amis seront là, il y aura de la musique, très fort, de l’alcool et des cigarettes…Donc...
 -Et Marc Beaucourt, je sais !
- Donc,  disais-je, TU NE DIRAS RIEN AUX PARENTS, pas un mot. J’ai ta parole ?
- Et moi, la tienne pour Première ?
- Oui.
- Prouve-le.”
Ma sœur est revenue sans se faire prier, munie de la relique sacrée. “Si tu me trahis, tu sais ce qui va t’arriver ? ” dit-elle en me jetant le magazine au visage, fort désobligeamment quand on savait le soin extrême qu’elle apportait d'ordinaire à ses affaires.
“Je ne trahirai pas” dis-je.
“Vaut mieux pour toi !
- Tu ne me fais pas confiance ?
- Ai-je le choix ?”
Comme elle tournait les talons, je lui demandai ce qui me serait arrivé de toutes les façons.  Simple curiosité, précisai-je… 
 Mieux vaut pour toi ne pas le savoir.


(extrait de la nouvelle "Manderley" du recueil "Jours de gloire" de Fabien Sanchez  qui sort chez AL MANAR ce 21 juillet)

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