jeudi 14 juillet 2016

Play it again


Un jour que je me tenais au fond du bar, déjeunant avec un ami d’un couscous arrosé de Sidi Brahim, Noureddine vint s’inviter à notre table pour prendre le café. « Tu te rappelles que tu m’as dit que tu aimais Susan Sarandon ? lança-t-il à brûle-pourpoint.
- Oui, c’est une grande actrice… et un vieux béguin de jeunesse, admis-je un peu surpris devant mon convive qui souriait (soulignant dans un trait d’humour que je lui avais caché ça). Comme je demandais à Noureddine ce que Madame Sarandon venait faire dans notre conversation, il envoya la fumée de sa cigarette au plafond d’un air satisfait.
- Mon jeune ami, j’ai une surprise pour toi. T’es libre demain aux alentours de quatorze heures ?
*
« Oui parfaitement… Susan Sarandon, dis-je à ma sœur au téléphone. Il va me la présenter. Il l’interviewe demain dans un resto de Belleville.
- C’est bizarre…Tu ne trouves pas ?
- Pourquoi ?
- Ce genre d’actrices, quand elles font des interviews, c’est sous forme de conférence, pour toute la presse. Tu ne trouves pas douteux qu’elle accorde une exclusivité pareille à un pseudo journaleux kabyle de … quel journal déjà ?
- El Watan. Ecoute, la vie réserve son lot de surprises.
- Oui, et pas que des bonnes. »
Je m’installai dans mon lit, réfléchissant à la tenue que je pourrais porter pour un tel rendez-vous quand le téléphone a sonné. Je racontai la même histoire à une amie actrice qui s’enquérait d’une figuration que je pourrais lui proposer car elle courait fiévreusement le cachet. Elle se proposa de m’accompagner. Comme elle mourait de faim et de désespoir, j’eus envie d’accepter, mais lui opposai une fin de non-recevoir car je ne voulais pas forcer la main de Noureddine.
« Je pense que c’est une faveur qu’il me fait, parce qu’un soir de cuite je lui ai dit tout le bien que je pensais de Susan Sarandon. Je ne veux pas le mettre mal à l’aise.
- Tu ne penses pas qu’il te mène en bateau ?
- Mais pourquoi pensez-vous toutes à mal ? Quel intérêt aurait-il à le faire ? Qu’y gagnerait-il ?
- Tu as raison, mais c’est bizarre. Elle sort un film ?
- Je n’en sais rien.
- Mouais… Bizarre, tout de même.
Je ne voyais pas ce qu’il y avait de bizarre. Et m’endormis aussi ému qu’une midinette à l’idée que, le lendemain, j’allais déjeuner avec l’actrice des films américains de Louis Malle. Sans oublier Thelma et Louise. Qu’à cela ne tienne, Noureddine, Susan, je suis votre homme.


(extrait de la nouvelle "Play it again" du recueil "Jours de gloire" de Fabien Sanchez qui sort le 21 juillet chez AL MANAR)

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