mardi 7 novembre 2017

Un vieux texte pour Bradbury



QUAND
tu prononces le nom de Mars, Ray, c’est un peu
comme si tu me soufflais à l’oreille : « Allons-nous en d’ici. »
À ce type d’injonction, je suis toujours sensible.
Tu parles souvent de Mars. Je me demande quelle est la
nature de ce lien mystérieux qui te relie à elle. Pourquoi pas
Saturne, Jupiter, l’Atlantide ? D’où te vient ce vieux béguin
que tu poursuis, jusque dans le vieil âge, pour cette planète
rouge que tu peins toujours en bleu ?
Ray, aujourd’hui tu me chuchotes encore à l’oreille ce nom
étrange, tu évoques une fuite dans les montagnes bleues à la
recherche de cités martiennes perdues.
Je crois finalement savoir ce que tu entends par Mars. Je
suis d’accord. C’est toujours la même histoire. La nostalgie de
l’enfance, territoire des immortels. Les paradis n’existent que
pour être perdus ; j’ajoute que c’est sûrement à cause de ça que
nous mourons, en définitive.
Longeant le Salaison, sur la rive où je jouais autrefois, je me
promène aujourd’hui, encerclé par les colons du réel, dans les
yeux terriens desquels je ne perçois rien.
Ils envahissent le présent avec leurs maisons
comme des tombes grignotant la terre
de mes délires d’enfant.
En ce temps-là, je ne cédais pas un
pouce de terrain aux ennemis de mon imagination,
auxquels je pense avec tendresse, et que je salue.
Tous ces méchants contre lesquels je m’évertuais à protéger,
jusqu’à la dernière cartouche,
mes petites princesses de l’époque.
Mais désormais, les ennemis deviennent réels et je ne suis
plus invisible.
Je pense à toi, mon vieil ami.
Je pense à Mars qui n’est pas ce que tu en as dit, mais tu as
eu raison de mentir.
Tu es un tricheur et j’aime assez voir un joueur, qui n’a rien
en mains, faire monter les enchères.
Lorsque tu écris le nom de Mars, que je le lis dans les pages
de tes livres, l’eau de ma rivière se met à me parler, et avec elle
les oiseaux, les pierres des chemins, les arbres et les herbes, et
mon père qui a quitté cette terre, et tous les anciens copains
qui ont foulé ces anciens rivages à mes côtés. Tu fais chanter
les morts.
Au paradis, jamais je n’aurais croqué le fruit d’un arbre de
science. Je n’ai de goût que pour l’innocence.
Quand tu me parles de Mars, où que je me trouve, je vois la
rivière où jamais tu ne fus à mes côtés.
Car tu es d’un autre monde et d’une autre époque. Et sous
nos cieux différents, nous joignons nos songes, sous la même
vieille lune qui nous interroge.
Mars est cette vieille lune. Dans nos têtes fatiguées du bruit
des hommes, des cris sourds que lance la terre sous leurs pieds.
Aujourd’hui, il me suffit du poids de quelques souvenirs pour
couler par le fond sous la surface des choses.
Il suffit d’un vieux rien, dont l’espace est plein.
Mars ou une rivière. De vieilles lunes, Ray.
Le soleil décroît, les ombres s’allongent sur les pelouses, et
je vais rentrer chez moi.
Ray, il ne faut pas se rendre à l’évidence, elle traite trop mal
ses prisonniers.
On a toujours raison de mentir, comme si Dieu riait.


From "Ceux qui ne sont pas en mer" - F.Sanchez - Editions La Dragonne - 2009

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