mardi 20 mars 2018

Une amitié solaire. Hommage à Manuel Pradal.

 
 
Une amitié solaire
 
 
 
Qu'il est dur d'avancer parmi les hommes tout en feignant de n'avoir pas péri.
Alexandre Blok
 
*
 
Dimanche après-midi d’hiver. Le temps est glacial. Je vais me réfugier dans le bar où je suis un accoutumé des lieux, Le Havane. Je suis censé travailler sur le manuscrit de mon prochain roman, La croix. J’observe les clients du café, incapable d’écrire. Soudainement, je songe à Manuel Pradal. Je ne sais pas pourquoi je pense à lui, en cet instant précis, où il me semble que je coule à pic dans une résignation à peine plus qu’évasive.
Il est mort l’an dernier, au mois de Mai.
Il avait cinquante-trois ans. 
Il fut l’un des fers de lance, à tout le moins le plus reluisant, de ma jeunesse, entre vingt et trente ans. A la suite de quoi, je le perdis de vue. Manuel était cinéaste. Un homme de l’image. J’étais un homme des mots, mais je ne le savais pas encore. Les prémisses de mon futur métier d’écrivain en étaient à leurs balbutiements. Je me souviens que nous avions des conversations passionnantes sur l’Art, qui intéressait Manuel au plus haut point, sous plusieurs de ses formes. Le cinéma, bien sûr, en premier lieu, mais aussi la littérature, la musique, la peinture. Nous buvions beaucoup à cette période, et faisions beaucoup la fête, sillonnant les bars et les night clubs jusqu’au petit matin. A Paris, mais aussi à Montpellier, ville dont j’étais originaire et où lui se rendait de temps à autre chez sa sœur. Parfois, il avait des silences, mais surtout des phrases contre lesquelles je m’insurgeais. Comme par exemple : Tu t’entoures de gens qui ne te méritent pas. Qui ne t’arrivent pas à la cheville et avec lesquels tu perds un temps précieux.
Cette phrase qui partait d’un bon sentiment avait eu le don de m'exaspérer, car je ne pensais pas comme lui, que je perdais mon temps avec ces gens, mais qu’au contraire je vivais pleinement ma jeunesse à leurs côtés, et qu’ils me nourrissaient, même si (et c’est ce contre quoi me mettait en garde Manuel) la plupart étaient totalement fous. Manuel, dans la liste de mes amis tenait une place à part. Jamais je n’avais rencontré quelqu’un qui fut à ce point solide et déterminé, ne connaissant pas le doute (dont j’étais pétri), prêt, comme il me le dit un jour, à remuer le ciel et la terre, pour faire voir le jour à ses films. Il était plein d’une sureté intérieure et doté d’une foi aveugle. D’où lui venait-elle, était l’énigme que j’avais envie de résoudre. Je lui demandais un jour d’où il pensait la tenir. Il eut cette réponse : De l’amour qui m’a été prodigué par mes parents. Cet amour m’a donné une force qui me semble  inébranlable, parée à toute épreuve, prête à essuyer toutes les tempêtes.
J’étais fasciné.
J’étais moi-même si faible et si fragile. Un gagnant contrarié. Un winner désavoué. Je ne savais pas comment juguler les forces qui étaient les miennes une fois soustraites à une certaine valetudinarité.
 
 
*
 
Je connus Manuel a Athènes, au Joy’s hotel, un véritable bouge pour le compte duquel j’étais barman. J’avais vingt ans. Lui presque dix de plus. Il était en repérage pour son premier long métrage pour lequel il avait passé un an à la villa Médicis en résidence d’écriture. Je me souviens de ce premier soir ou nous avions tout de suite sympathisé en parlant de Bergman, Rossellini, Renoir. Je me souviens qu’il aima particulièrement cette phrase de Cioran que je lui citais et qui lui était tellement opposé : Je suis fauché à la racine même de la volonté. Cette sentence pessimiste le faisait rire, et il ne riait pas facilement.
Lorsque j’eus moi-même trente ans, la vie nous éloigna.
Vivant, je ne pouvais le pleurer comme s’il était mort. J’avais besoin de me détacher de lui, de respirer, il me faisait trop d’ombre, comme si son amitié, mais surtout son charisme prenait de plus en plus de place, et que cela m’étouffait. J’eus besoin de prendre le large d’avec cet homme au statut tutélaire et emblématique de grand frère. Il n’était pas protecteur à mon endroit, comme d’autres de mes amis. Il aimait que l’on se mette en danger. Ce qu’il appliquait à lui-même, il l’attendait des autres.
Je travaillais dur sur son premier long métrage Marie Baie des anges. Cette chronique adolescente d’un été, qui racontait un amour entre une jeune lolita des plages un brin sauvageonne et un loulou de la Baie, sur la côte d’azur, nécessita un casting qui dura un an et durant lequel je filmais et auditionnais plus de cinq mille jeunes de la région de Montpellier, essentiellement trouvés à la sortie des collèges, de Montpellier à Béziers, de Nîmes à Sète. A la suite de quoi, je travaillai sur le tournage comme chargé de la figuration. Je devais trouver les  garçons de la Baie qui constituaient une faune de voyous,  de durs à cuire, de bad boys, de raggazi di mala vita. Une vraie cour des miracles. Les adolescents, Manuel les voulais tout droit sortis d’un film de Pasolini. Je les trouvai entre Toulon, Hyères et Marseille, dans les quartiers gitans du Rove, entre autres.
Quelques années plus tard, lorsqu’il me téléphona pour me proposer de participer à l’aventure de son second film, en faisant le making off avec deux de ses amis, Gilles Martinerie et Franck Saint Cast, film qu’il comptait tourner dans les iles de Lipari et de Stromboli, avec des stars américaines comme Harvey Keitel, Andie McDowel, Harry Dean Stanton ; je pris peur.
Je n’éprouve plus aujourd’hui d’hostilité contre la sensiblerie de mon cœur. Mais ce n’était pas le cas à l’époque.  Du haut de mes trente ans, je vacillais sur mon socle ; éperdu, apeuré, ne comprenant pas ce qui m’arrivait, et m’en voulant cruellement d’être lâche. Tout à coup, après des années d’insouciance et d’appétit de vivre, l’existence me faisait peur. Je déclinai la proposition. Manuel ne comprenait pas. Etais-je sérieux ? Mesurais-je bien la portée d’une telle décision ? Il était estomaqué. J’inventai un prétexte. Je mentis à mon  ami. Je lui dis que j’étais retenu par une histoire d’amour qui en était à ses débuts. J’avais une fille dans la peau, et ne pouvais supporter l’idée de m’éloigner d’elle pendant trois mois.  L’amour est plus important que le cinéma, en vint à conclure Manuel, qui me déclara, en insistant, qu’il me comprenait. Une femme peut effacer un ami. Au début.
Quand le film fut fini, Manuel m’envoya une copie vidéo. Il attendait avidement mon avis. J’avais adoré Canti, son film de fin d’études tourné en noir et blanc avec Simon Reggiani et Agnès Jaoui. Je n’avais eu de cesse de tarir ce film d’éloges, me livrant à une analyse exhaustive qui avait séduit Manuel et qui faisait qu’il tenait grand cas de mon avis. J’aimais trop Manuel, et respectais d’autant l’artiste pour lui mentir. En voyant Ginostra, j’avais été déçu.
Il prit mal la chose. Le grand frère se fâcha.
Nous continuâmes néanmoins à nous voir. Ce qui consistait à reprendre les conversations là où on les avait laissées, lesquelles portaient sur l’art, le cinéma , la littérature, mais aussi la politique, les femmes, le tout autour d’un bon repas bien arrosé au restaurant, poursuivant nos échanges dans des bars de nuit, ou nous nous soulions gentiment, draguant et dansant, surtout dans le quartier de la Bastille qui était le mien, dans des lieux comme le Bario Latino, le Sans Sanz et l’Objectif lune. Le grand frère me confia autour d’un énième mojito : si je continue à ton rythme, tu vas me tuer. Le colosse dévoilait ses pieds d’argile. Il voulait se protéger du monde de la nuit, dans lequel je l’entrainais, car contrairement à moi, il avait à faire, le jour. Moi, j’attendais la nuit par manque d’ambition. Le jour, je me sentais perdu, dépositaire d’une soif de créer qui tournait à vide. Manuel acceptait donc de devenir, en ma présence, un Vitteloni, comme il m’appelait, mais par intermittence.
Il avait un film à porter sur ses épaules, des financiers à convaincre. Une lourde machine qui impliquait de nombreuses personnes et beaucoup d’argent dépendaient de sa force vitale. Ce n’était pas le genre de cinéaste dilettante et valétudinaire tels que j’en rencontrerais certains par la suite. Manuel, un soir que nous buvions (beaucoup trop) me mit en garde. Je me souviens de l’expression endurci de son visage. Il s’inquiétait des dangers de ma vie dissolue, noctambule et alcoolisée. Il craignait que je me perde. Le temps passe vite me disait-il, comme si lui-même lui courrait après. Une vie suffit à peine à s’exprimer un tant soit peu. Ce qu’il entendait par là était que j’étais en âge d’embrasser une carrière d’écrivain. Je savais qu’il n’avait pas tort. Mon idole du moment, Hemingway, avait écrit son chef d’œuvre inégalé par la suite, Le soleil se lève aussi à vingt-six ans. Pour ma part, je balbutiai à peine quelques poèmes de ci de là, la plupart jamais achevés, quand Manuel jonglait avec les millions pour financer son prochain film dont il avait écrit entièrement le scenario avec Tonino Benacquista. Je me perdais. Je m’abimais. Il se trouvait ; se construisait. Je tournais en rond ; il traçait un sillon. Je n’étais plus comme se plaisait à me nommer mon professeur de français de cinquième, l’enfant des muses, mais celui de la mouise. Tout, autour de moi, partait à vau l’eau. L’argent, l’amour, les propositions de tournage qui se raréfiaient, les arnaques de mon producteur de pub japonais…
Je vis moins Manuel. Je recevais de temps à autres, une carte postale de Venise ou de New- York. Il voyageait beaucoup pour la préparation de son film, quand, pour ma part, une fois payé le loyer, je devais voler ma nourriture, et n’avais même pas de quoi m’acheter un livre ou un ticket de métro. J’entrais dans le noyau dur de la misère. D’aucuns appelleraient cela la bohême, celle-ci prenait une sale tournure.
Je revis Manuel. Il m’invita de ci de là à manger. Ses amis me faisaient un peu travailler. Lionel sur des pubs, Gilles pour casser des décors, notamment sur Le septième ciel de Benoît Jacquot, José me présenta un pathétique chargé de figuration dont je devins l’assistant sur une série médiocre, mais aussi deux téléfilms avec Marie Trintignant pour l’un, Christine Boisson pour l’autre. Je tâtai un peu de la régie sur un film tourné en Espagne avec Clovis Cornillac et Arthus de Penguern. Mais je travaillais trop peu pour en vivre, et surtout je n’étais pas sérieux. Je faisais des efforts, certes, mais pas suffisants pour gagner et garder la confiance des gens qui m’employaient. Le seul que je ne déçus pas fut Patrick Chesnais qui loua la qualité de mon travail sur son film Charmant garçon, où j’avais la charge de m’occuper des figurants. Mais dans l’ensemble, je n’aimais pas et ne m’entendais pas avec les gens de cinéma. Trop obséquieux et faux, à mon gout.
Manuel le regrettait. Il m’enjoignait à essayer d’être un peu plus sérieux et opiniâtre. Il ne comprenait pas par exemple que je ne me saignasse pas aux quatre veines quand j’avais eu la chance de me voir proposer le casting du prochain film de Christine Carrière produit par Alain sarde, Qui plume la lune ? avec Jean-Pierre Darroussin.  J’avais travaillé très mal sur ce film, de plus en plus empêché par une volonté déficiente.
Manuel restait pour moi un mythe. Un mythe vivant. Que j’avais la chance de côtoyer, dont j’avais l’insigne privilège d’être l’ami. Une amitié que je jugeai parfois comme trop ostensible, parfois attentatoire à ma liberté de penser, parce que trop enveloppante, ensorcelante, directive. Je l’ai dit, je m’éloignai de lui. Je ne répondais plus que très rarement à ses coups de fil, déchirais ses cartes postales que d’habitude j’affichais au mur. Dans la dernière en date, il me confessait que New York était une ville qui avait tout pour me plaire, et qu’il ne pouvait s’empêcher de penser à moi en arpentant ses rues et ses avenues. Cela m’irritait. J’étais jaloux. Je devenais envieux et amer. Pourquoi ne m’invitait-il pas à l’accompagner, au lieu de m’envoyer ces missives qui abimaient mon cœur ?
Manuel ne comprit pas mon éloignement. Cela me fut rapporté.
Enfin, nous nous perdîmes de vue.
Ni lui ni moi n’insistâmes, et notre silence dura des années.
 
*
 
Je le revis en 2009, le croisant par hasard sur la Place de Clichy. Je travaillais non loin de là dans un institut de sondages. J’avais totalement arrêté le cinéma après une dernière tentative défaillante sur un téléfilm d’Emmanuelle Bercot, pour lequel je ne menai pas à son terme le casting. Nous fumes étonnés et heureux de nous voir. Nous primes un verre au Wepler. Nous eûmes beaucoup de choses à nous raconter. Comme si nous nous étions quitté la veille. Manuel était plongé dans la préparation d’un film, un River Movie comme il l’appelait, qu’il comptait tourner sur la Seine, au fil du temps et de l’eau, à Paris et au-delà, sur une péniche, avec Vahina Giocante et Nicolas Duvauchelle. La blonde aux seins nus en était le titre, tiré du tableau éponyme d'Edouard Manet.
Et toi ? S’enquit-il.
Je fus fier de lui annoncer que j’avais écrit un premier livre, un recueil de nouvelles, qui avait fait dire à un critique que je me situais dans la droite lignée d’auteurs tels que Raymond Carver. Manuel sembla ravi. Il me fit lui promettre de lui en offrir un exemplaire dédicacé pour la prochaine fois ou nous nous verrions, car nous allions nous revoir, n’est-ce pas ?
Nous ne nous revîmes pas. Juste quelques appels téléphoniques, et de loin en loin, nous disparûmes peu à peu chacun de notre coté. Franck Saint Cast, un ami que nous avions en commun, nous transmettait des nouvelles l’un de l’autre. Je sentais que Manuel ne m’avait pas pardonné de lui avoir tourné le dos. Le petit frère l’avait déçu, l’ingrat !
 
*
 
Le souvenir de Manuel me hante. Son fantôme visite parfois mes nuits. Ce regard qui me perçait à jour, noir, profond, chargé d’une densité peu commune, mais aussi sa force, son énergie insatiable, sa carrure physique, son corps viril, sa voix ensorcelante qui vous donnait envie de le suivre au bout de ses désirs, cette présence sombre et solaire ; selon ; cet homme exceptionnel, dans mes rêves, m’a pardonné. Il me l’a dit. Il m’accuse toutefois de l’avoir jalousé. Je n’ose pas le contredire de peur de le froisser et le perdre à nouveau. Je suis si heureux, dans mes rêves, de le revoir.
Dans mes rêves.
De loin en loin.
So far away, so close, comme le titre du film de Wim Wenders : Si loin, si proche.
Je me souviens que le manque de confiance en soi, et donc d’ambition, d’un artiste lui semblait une faiblesse funèbre. Il croyait en la force du créateur, à la puissance du démiurge. En sa capacité à faire ployer le réel en son sens. Le néant n’a pas besoin de preuves pour exister, d’où la nécessité de faire du cinéma, de créer des images, de raconter une histoire. Mais, lui disais-je, peut-être que le néant que tu passes ta vie à fuir, n’existe pas plus qu’une lointaine chimère ? Et Dieu, dans tout ça ?
Par pitié, disait-il. Tu ne vas pas me dire que tu crois en Dieu ? Pas toi !
Je me pose des questions, lui dis-je. Je m’intéresse de plus en plus sérieusement, en grandissant, à ce sujet.
Je me souviens qu’il balaya mon propos d’un revers de la main. Nous bûmes beaucoup ce soir-là. Il habitait à l’époque pour une période d’un an, durant laquelle il était désireux de prendre ses distances avec Paris, dans un gigantesque appartement qui donnait sur la place de la Canourgue, à Montpellier. De retour de boite de nuit, nous nous assîmes côte à côte, fortement éméchés, pour regarder, heureux, un film qui était culte pour l’un comme pour l’autre: Mama Roma, de Pier Paolo Pasolini. Je me souviens m’être endormi, la tête posée sur son épaule. Il ne trouva rien à redire. Il me laissa me reposer contre lui. Il finit par s’endormir lui aussi. Nous nous reposions des affres de notre jeunesse ardente que nous brûlions par les deux bouts. Notre faim et note soif du monde et de la vie étaient mis en veille. C’était une nuit d’été ; une douce chaleur et une légère brise pénétrait l’appartement par les larges fenêtres laissées ouvertes. Au petit matin, nous allâmes boire un café dans le QG de Manuel, Le Novelty. Nous n’étions pas d’accord, devant nos cafés et nos croissants au sujet du film La ligne rouge, de Terence Malick. Je le portais aux nues ; il le descendait en flèche. Mes souvenirs me rappellent que nous rimes beaucoup ce matin-là, et que nous primes beaucoup de plaisir à émettre nos désaccords. L’entretien était passionné. Manuel, comme nous passions devant une librairie, entra et m’offrit un livre intitulé La nuit du solstice, de Herbert Lieberman. Je fus ému par ce geste. Je ne saurais dire pourquoi, mais jamais je ne lus ce livre. Il est à ce jour toujours dans ma bibliothèque. Je lui parlais de la poésie faussement naïve de Richard Brautigan et lui achetai à mon tour Sucre de pastèque. Il m’écoutait disserter sur cet auteur avec un intérêt vif. Il s’énerva lorsque je lui appris qu’il s’était suicidé. Je ne supporte pas les artistes qui se suicident, dit-il. On dirait qu’ils ne comprennent pas l’immense valeur qu’est la leur.
Il ajouta cette phrase : toi tu t’en sortiras toujours dans la vie. Car tu es un être faible, mais un artiste solide. En devenir certes, mais habité, indéniablement. L’écriture sera ton salut. Rien ne peut t’empêcher de devenir écrivain. Pas même toi. Je te l’interdis !
 
*
 
Nous allâmes à la plage. Nous nous baignâmes et primes le soleil. A l’époque il convoitait Sean Penn et Winona Ryder pour les rôles principaux de son projet de film intitulé Ginostra.  Je me souviens, qu’il reçut un appel des USA, les pieds dans l’eau, qui lui signifiât que les deux acteurs n’étaient pas intéressés par la proposition faite. C’est ce jour-là, je crois qu’il eut l’idée de confier le rôle à un homme plus vieux, songeant aussitôt à Harvey Keitel.
Je me souviens, et cela reste un de mes ultimes souvenirs de notre période de grande amitié, que nous rentrions de la plage en début de soirée, dans sa voiture, fenêtres ouvertes, cheveux salés et au vent, la peau cuisante des morsures du soleil. Nous écoutions religieusement la chanson de Leonard Cohen If it be your will. Manuel envisageait de la reprendre pour son prochain film. Ce jour-là, qui fut l’un des derniers que le colosse et le petit frère passèrent ensemble, nous nous sentions profondément attachés l’un à l’autre. Reliés par le feu sacré d’une vie qui voulait se consacrer à l’Art. L’homme de l’image et l’enfant des mots. Presque dix ans d’écart mais tant de films en communs, de paysages, de sensations, d’émotions, de réflexions, de lumières et de décors.
Ne fais pas cette tête-là, mon p’tit Fabien, me dit-il.
Pour une raison que j’ignore, je devais avoir l’air triste ou pensif.
La vie nous attend, tu comprends ça ? Capice ?
Oui, lui avais-je répondu.
J’avais en tête la première phrase du roman que j’ambitionnais d’écrire. J’avais la première phrase, et selon le colosse, la vie qui m’attendait. Il me semble que je le revois comme si c’était hier. De profil, les cheveux au vent, le coude posé sur le rebord de la fenêtre, dans la lumière rasante d’un soleil se couchant sur les étangs, tourmenté secrètement à sa manière – il était très pudique sur le sujet de ses démons intérieurs – mais l’air concentré. Sur sa quête d’absolu. Raconter des histoires par le biais d’images, comme s’il manquait aux décors naturels de l’existence, une teinte mythologique et sacrée, les couleurs et les lumières de quelque contes ou tragédies.
Il n’était pas question de s’excuser d’exister, mais peut-être, le temps de quelques films, de pardonner à la mort, de recouvrir d’obscurité le soleil qu’il vénérait sur la mer Méditerranée.
 
*
 
Un dernier souvenir me revient, comme je sors du café, affrontant un vent glacial venu de Russie. Un jour, nous prenions un pastis à la terrasse d’un café à Sète, où j’avais accompagné Manuel pour une séance de repérages pour un clip. Je me souviens très pertinemment d’une question qui me vint à l’esprit et que je lui posai en attendant avidement de connaître sa réponse.
Quel était pour lui le sens de la vie ?
Il eut cette réponse franche et nette : Je ne sais pas.
Dans ce cas, demandai-je, qu’en attendait-il ?
D’en jouir le plus possible, dit-il.
Manuel fut abattu comme on abat un arbre, fort et puissant, rempli de la sève de ses rêves.
Puisse-t-il aller en paix sur les sentiers de l’éternité.
Je songe à lui, en remontant face au vent glacial, la rue qui me ramène chez moi, et me revient en mémoire cette phrase de Georges Bataille qui résonne comme un requiem et apaise ma tristesse de la perte de cet ami :
Ma rage d'aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour.
 
 
Fabien Sanchez. 
Paris, 26 Février 2018.
 
 
 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire